Et elle ajouta tristement:

—Comptez sur ma reconnaissance!

Lorsque Yan eut enfin compris de quoi il s'agissait, il jugea inutile d'aller prendre avis de Marie-Anne. Il connaissait son coeur, et le temps pressait. Séance tenante, il investit la veuve de l'héritage. Le petit présent qu'il reçut d'elle à cette occasion servit à acheter des souliers à sa marmaille régulière.

Ce nouveau succès établit définitivement le renom prolifique d'Yan Béjarec, car, outre qu'il flattait la haine que les terriens ont pour les chicanes de la loi, on se contait à l'oreille avec quel désintéressement rapide il avait sauvé la fortune de la veuve. Pendant quelque temps, de ci, de là, dans nos villages, on vit, à la tombée du jour, apparaître et disparaître le beau Celte aux longs cheveux ondulés, et les baptêmes foisonnaient dans les églises, comme autant, aux mairies, les déclarations de naissances. Malthus n'en menait pas large, dans les troupeaux bénis du Bon Pasteur.

Avant d'être emportée avant l'âge par son quatorzième, Marie-Anne, la généreuse commère que la Convention eût certainement honorée, présida encore à quelques belles cures opérées par le docteur «à-tout-coup» qu'elle aimait. Il guérit presque sous ses yeux de belles jeunes filles, victimes de la consanguinité de leurs parents et atteintes à leur puberté de ce mal d'hystéro-épilepsie qui les rendait inépousables. Un riche fermier de la côte, qui n'avait que des enfants du sexe féminin et déplorait l'extinction de son nom, très honorable, par défaut de lignée mâle, eut recours à ses bons offices et traita avec Yan à forfait. Béjarec lui donna satisfaction avec son infaillibilité ordinaire et réellement providentielle.

Ce fut alors que Marie-Anne mourut, étrangement tuée par ce quatorzième enfant qui refusait de venir au monde, ne le trouvant pas assez vaste pour lui, et le faiseur demeura seul avec les treize autres, sans fortune ni métier pour les élever. Anne-Marie lui en prit deux, les deux petits, par reconnaissance; mais ce fut tout, et les onze autres alignaient des dentitions terribles. Le naïf et bon Béjarec, qui ne savait de ses dix doigts rien faire et dont l'instruction était aussi sommaire que son entendement même, vu que, sous ses cheveux splendides, le cervelet avait mangé la cervelle, eut une idée très belle et primitive. Comme de certaines gens, particulièrement constitués, découvrent des sources vives dans les terrains incultes avec la baguette de coudrier, il résolut de féconder, pour vivre, les jachères de la maternité française et, le projet conçu, il se mit tout de suite à l'oeuvre avec courage.

Il ne tarda pas, Dieu aidant, à se former une gentille clientèle, d'abord dans le département, puis aux alentours. On le voyait arriver sur les places des bourgades, toujours net, propre comme un sou, la barbe et les cheveux démêlés et peignés à miracle. Il tirait un accordéon, y jouait de son mieux La Marseillaise, le seul air qu'il sût, et distribuait de petits papiers aux dames de la société. Il était bien rare, oh! mais bien rare, qu'il s'en allât sans gloire et sans argent! Sans doute, sa bonne commère de femme veillait sur lui du paradis!

A présent, il est vieux, le beau Celte, et il n'exerce plus, mais il a élevé ses onze enfants en honnête homme. Tous sont casés, les garçons et les filles, à droite, à gauche, il ne sait où, les chers ingrats! Et il me raconte, en posant, que, sur les routes où il se traîne en attendant l'heure de rejoindre sa bien-aimée femme, les gamins du pays lui jettent quelquefois des pierres.

—Pauvres petits, ils ne savent pas! dit-il.

COCO ET BIBI