Huit jours après, Scipion sautait dans le train de Dunkerque. La cure de l' «assent» était radicale, il disparaissait, à l'épreuve, dans les pires gasconnades.
—Ton oncle, lui dit Mme Van Kerde, ne tient pas du tout au mandat, il te le repassera volontiers. A présent, déclare-toi à Céleste, car tu n'as oublié, malheureux, que ce détail. Elle est préparée; elle ne rira pas. Va, tu l'aimes.
Et Garsoulas se déclara à sa cousine. Il lui dit son amour tel qu'il l'éprouvait, ardent, loyal, sincère, en brave homme épris. La jeune fille l'écoutait, les yeux grands ouverts, la bouche bée, sans comprendre, car ses mots tendres, ses aveux, ses serments se coloraient de l'accent fluide du mensonge. Elle se redressa enfin, indignée, poussa la porte et s'enfuit.
Du Nez, par sa méthode, n'avait abouti qu'à lui déplacer la particularité. C'était, à présent, dans l'expression de la vérité que son vice de langue triomphait!!!
Scipion Garsoulas se débattit quelque temps encore contre la fatalité qui lui barrait la carrière d'homme public, pour laquelle il était né; mais, dans les réunions électorales, il prétextait d'un rhume et s'exprimait par pantomime. Aussi ne fut-il jamais réélu. Il est mort dans une recette générale.
LA DAME DU SONNET
Si un sonnet ne vaut que par l'observance des lois qui règlent ce genre de poème à forme traditionnelle et immuable, le Sonnet d'Arvers, gloire des albums de nos mères, et sans lequel il n'y a pas de bonne anthologie lyrique, est est un assez pauvre sonnet, mais il est immensément célèbre. Il suffit, dans une réunion de gens ayant un peu lu, que l'un commence: «Ma vie a son secret….» pour que l'autre continue: «… mon âme a son mystère….» et l'on peut dire que le Sonnet d'Arvers est dans nos moeurs.
Ce «mystère», il m'a été donné de le percer. J'ai connu, à l'hiver de sa vie et au printemps de la mienne, la Laure anonyme du Pétrarque. C'était une bien aimable et fort spirituelle septuagénaire, et douce à voir comme une rose sous la neige. Voici, mais sauf la façon exquise, hélas! comment elle contait le roman vécu du sonnet populaire:
«Quoique jeune encore à cette époque, j'étais mariée depuis quelques années et je bravais de mon mieux le ridicule d'aimer mon mari comme aux premiers jours. C'était un être excellent, à qui la plus légère fût aisément demeurée fidèle. Pour ma part, il réalisait tous mes rêves. Comme il n'avait pas à en douter, du reste, il me laissait le soin de me défendre moi-même, et toute seule, contre les entreprises amoureuses auxquelles la moins coquette est en butte. Je n'oserais pas vous assurer que le moyen est bon pour toutes les femmes «en puissance», comme dit le Code, mais, sur moi, il était le meilleur; je ne m'en vante, croyez-le bien, ni ne m'en excuse, question de chance à la loterie des caractères.
«On était alors en plein Romantisme, et nous en recevions, dans notre salon, les principaux «ménestrels», style du temps, ou, si vous l'aimez mieux, les Jeune-France. Mon mari les avait connus presque tous sur les bancs, et, quoique simple homme d'affaires, il aimait leur turbulence, leurs échevèlements, leur joie exubérante subitement accablée et il participait à leurs batailles d'art retentissantes. Entre ceux qui nous étaient le plus fidèles, le samedi, mon jour, les préférés d'Adolphe étaient M. de Musset, M. Monpou et l'auteur de mon sonnet, M. Félix Arvers. Je me rappelle qu'ils arrivaient toujours ensemble. C'était un trio d'inséparables.