Il arriva ainsi au bord d'un étang où Wilfried, le darwiniste, était assis, les pieds dans l'eau, et étudiait les moeurs des libellules, amoureusement.
—Docteur, cria Wilfried, ce scarabée vous a-t-il fait du mal?
Pour toute réponse, Lutz, entr'ouvrant la boîte de fer blanc qui lui battait sur les reins, montra que le Mirobolans manquait à sa collection. Et il reprit sa chasse autour de l'étang.
Bourdonnant de terreur, éperdu et l'élytre fou, le pauvre scarabée tournoyait sur le miroir et il ne savait plus où il allait. Il entendait autour de lui siffler dans le vent le filet du naturaliste. Hélas, un mur blanc!…
Le mur blanc comme la neige des pôles resplendissait au plein midi. Le scarabée s'y heurta et tomba dans l'herbe. Là, brisé, et reployant ses petites pattes meurtries et ses ailes inutiles, il demeura immobile et le coeur gros, comprenant que sa dernière heure était venue.
L'homme ne pardonne pas à la beauté libre.
Lutz le tenait entre ses doigts maigres, et il était content. Une dernière ruse, le scarabée la tenta: il fit le mort. Pauvre ruse de bête! Le naturaliste prit dans sa boîte une épingle, longue, longue comme une lance, et la lui enfonça dans l'aile gauche, et le satin de l'aile craqua. Ainsi transpercé d'outre en outre, le Mirobolans fut fixé sur le liège. D'abord il ne remua pas, dans l'étonnement de sa douleur. Et puis voilà que tout son pauvre petit corps d'émeraude et d'or frémit; il agita les pattes en une convulsion, et on sentit que s'il avait eu une voix, il aurait poussé un cri épouvantable.
Il balançait la tête de bas en haut, comme pour s'élancer, et il cherchait un point d'appui pour s'arracher de la lance. Mais partout l'air, rien que l'air, l'air tout à l'heure encore sa joie et sa vie, mais à présent l'air traître et complice, l'air élastique et sans prise.
Et dans cet air, l'odeur méphitique du camphre qui montait et l'asphyxiait et l'empoisonnait lentement…. Wilfried s'était levé: il était très pâle. Il marchait vers Lutz, accroupi sous le mur blanc. Tout proche du scarabée et presque à sa portée, les rebords de la boîte s'étendaient. Oh! pour les atteindre, quels efforts terribles! Mais il ne parvenait qu'à tourner sur l'épingle, dans sa plaie, comme une girouette au vent, et de plus en plus il s'enfonçait dans le pal, vers le lit de camphre délétère. Wilfried allait d'un pas rapide, comme pour le secourir.
Autour du supplicié les libellules, les belles mouches bleues, les papillons bariolés, les hannetons curieux, voltigeaient pleins de pitié, car les bêtes s'aiment dans leur impuissance. Et puis le doux bruissement des feuilles, les danses hiéroglyphiques des rayons, les clapotements du lac, le printemps, l'amour, la vie partout, et lui, fixé, le coeur traversé d'une longue lance immobile, hélas, mon Dieu, quelle torture!