Si la vie commune n'avait jamais cessé d'être très-pénible pour la femme D…, la situation devint plus douloureuse dans le courant de l'année 1877, par la jalousie insensée dont son mari fut, dès lors, incessamment dominé. Nous disons insensée, parce que les témoignages sont unanimes sur la parfaite honnêteté et la tenue irréprochable de sa femme; néanmoins, les démarches les plus simples, les courses les plus nécessaires, les paroles les plus innocentes, devenaient l'occasion d'outrages et de voies de fait. Un jour, la parente, toute émue de qu'elle apprenait de l'attitude et du langage de D…, vint lui en faire des observations; celui-ci lui répondit qu'il allait lui placer sous les yeux la preuve de la mauvaise conduite de sa femme, et allant chercher des torchons sales qu'il avait mis de coté, il les lui montra, en lui disant: tenez, voyez! et ce qu'il montrait, c'était des graines et des pellicules de tomates: on s'était servi des torchons pour écraser des tomates. Ils ne purent s'empêcher de rire, et D… embrassa sa femme; mais il revint bientôt à son idée fixe. Depuis plus de deux mois il ne dormait plus; il se plaignait de grandes douleurs de tête; il était toujours agité; il voyait dans chaque homme du pays un amant de sa femme. Un jour, il engagea un de ses voisins à se promener avec lui, l'emmena sur le bord de la Seine, voulut l'y retenir jusqu'à la nuit, et c'était certainement avec l'intention de le jeter à l'eau. Il suppliait sa femme de lui avouer ses intrigues, affectant d'avoir reçu des avis sur ses rendez-vous, sur les rencontres qu'elle faisait, comme par hasard, dans ses courses; puis, il confessait que personne ne lui en avait dit un mot, que tout était de son invention; il lui demandait pardon, la couvrait de caresses, et le lendemain il redoublait d'injures et de colère; il emportait les chemises de sa femme pour les montrer à des médecins, qui y constateraient les signes de ses infidélités.
À ces idées de folle jalousie, vinrent bientôt s'ajouter des idées d'empoisonnement: il était un obstacle aux mauvaises passions de sa femme, et naturellement, elle voulait se débarrasser de lui; il l'en accusa d'abord directement elle-même, puis il alla le déclarer au commissaire de police. Dans le courant de novembre 1877, il dit au docteur que sa femme voulait l'empoisonner, et, quelques jours plus tard, ayant pris des pilules et quelques cuillerées d'une potion qui lui avaient été prescrites, il s'imagina que le médecin était d'accord avec sa femme, et que les médicaments qu'il lui avait donnés étaient du poison; il s'adressa alors à un autre médecin, auquel il fit le même tableau de ses malheurs et des tentatives d'empoisonnement dont il était l'objet.
D… n'avait plus un seul instant de repos; obsédé par les soupçons et les inquiétudes, il était en outre souvent dans un état de surexcitation produite par les excès d'absinthe auxquels il se livrait. Nous savons déjà par un témoin qu'il en buvait d'une façon immodérée; il nous a avoué que dans les mois d'octobre et de novembre, il en avait pris beaucoup plus encore; il l'avalait pure, et il en absorbait environ un tiers de litre par jour. Autrefois, nous dit-il, je n'y avais presque jamais touché, mais depuis tous mes ennuis, il est vrai que j'en ai beaucoup bu.
D… craignait également que sa femme voulût le quitter, en emmenant sa fille, et il se rendit à Montreuil, où cette enfant était en pension, pour défendre qu'on la remît à sa mère.
Ne trouvant aucun appui, ni aucun soulagement auprès de toutes les personnes auxquelles il racontait ses souffrances morales et physiques, D… résolut d'en faire part à sa mère, qui habite R…; le 21 novembre, il partit donc de chez lui, sans dire à sa femme où il allait; celle-ci ne le voyant pas rentrer le soir, en fut même très-inquiète, et pria un de ses voisins d'aller à sa recherche, laissant percer dans son langage ses préoccupations sur l'état d'esprit de son mari, et exprimant la crainte qu'il n'eût été arrêté, ou qu'il lui fût arrivé un accident.
Il était allé à R… D'abord, ne voulant pas affliger sa mère, il ne lui dit rien, mais pressé de questions sur le but de son voyage inattendu et inexplicable, il finit par lui faire la confidence de ses malheurs.
Nous allons maintenant reproduire textuellement le récit qu'il nous a fait à notre première visite:
«Dans mon voyage, il y a eu une chose extraordinaire; j'ai couché chez ma mère, je suis reparti le jeudi matin, et je suis arrivé à Compiègne de bonne heure. Je suis entré chez un cafetier, j'ai pris un petit verre, et je suis allé me promener jusqu'au pont, en attendant le train. Je vois une personne qui me regardait, je ne la reconnaissais pas, elle vient à moi et me dit: c'est vous, mon oncle! C'était, en effet, ma nièce; elle m'invite à déjeuner; je n'ai pas accepté; ça m'étonnait; j'ai trouvé que c'était un peu hardi de la part d'une nièce; elle m'offre le café; je ne voulus pas refuser; elle revint avec moi et m'emmena chez le cafetier où j'avais été le matin. Elle se fit servir du café; moi, je n'en voulais pas; j'ai dit que j'aimais mieux la bière; on m'apporta un verre de bière; j'en ai bu le tiers à peu près. On sonne pour le départ du train; elle me dit qu'elle va payer, que je finisse vite mon verre. Je me dépêche; je monte en wagon, j'étais gai, bien portant. Il n'y avait pas un quart d'heure que nous marchions, que le mal de tête me prend: plus de gaieté, un grand malaise. À Creil, voilà un éraillement sur la colonne vertébrale; je n'en pense pas plus long. En arrivant à Paris, voilà le coeur qui me bat; je me dis: c'est drôle, je n'ai pris qu'un verre de bière avec ma nièce, et en y réfléchissant, je me rappelle qu'il y avait des graines qui sautaient dans la bière; c'est ça, que je me suis dit: c'est donc que ma femme lui aurait écrit de me donner quelque chose qui me fasse mal. Je reviens à pied rue des Abbesses, à Montmartre, j'entre dans une crémerie, je bois une tasse de lait; un peu plus loin, j'en reprends une autre; je me suis trouvé mieux; ça a lavé soit la poudre, soit l'estomac; un peu plus tard, je reprends une troisième tasse de lait. Je monte dans l'omnibus et j'arrive au Point du Jour, où je descends; je prends une quatrième tasse de lait, et je rentre à pied chez nous. Quand j'arrive, ma femme me dit: On ne m'embrasse pas! tout en me regardant fixement. C'est à toi de venir, que je lui dis. Alors, elle est venue, il n'en a été que ça. Pour savoir si elle avait écrit à sa nièce, je lui dis: j'ai vu le facteur à Compiègne; il m'a dit qu'il avait porté une lettre à la tante Lisa; tu lui as donc écrit. Ah! mais non, qu'elle me répond, c'est à ta mère que j'ai écrit; je lui ai dit qu'elle vienne tout de suite, parce que tu es très-malade. Ça m'étonne que tu aies écrit cela. Tu as écrit à ta nièce? Mais non. C'était le jeudi. Le soir, je suis allé chez le commissaire; il n'y était pas; il y avait un employé; j'espérais qu'il écrirait mieux la SOLUTION que l'autre jour; il me dit de revenir le lendemain.»
(À ce moment D…, qui parle du ton le plus paisible et le plus naturel, cherche son mouchoir dans sa poche; ne le trouvant pas, il se lève, nous quitte, va dans sa cellule, revient, se rassied et reprend son récit.)
«En rentrant de chez le commissaire, je prends encore du lait chez nous; je me fais un lavement; je ne me suis pas couché, je me suis soigné toute la nuit; je comptais écrire à ma mère ce qui s'était passé à Compiègne. À dix heures du soir, j'entends rôder devant la boutique; j'ai reconnu le pas d'un monsieur qui allait avec ma femme; il savait sans doute cet empoisonnement, il était là pour la protéger, si j'avais des raisons avec elle. Ma femme se couche dans la chambre à côté; elle veut fermer sa porte, moi je ne veux pas; l'autre était toujours là à rôder, ça m'ennuyait. J'ai dit au petit apprenti: va donc avertir le commissaire de police, et dis-lui d'envoyer deux agents; je croyais qu'il y avait dans la rue des individus armés de revolvers pour me tuer, et je me suis enfermé dans la boutique. Je voulais qu'on arrêtât ces individus, ainsi que ma femme.