C'est qu'aussi les bons moments, qui ont précédé cette semaine sinistre, cette semaine fatale, le reprennent tout d'un coup avec tant de caresse! Son mariage, les premières entrevues, la robe blanche de la mariée au jour des noces, les chants et les fleurs de l'église, alors parée et rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurés des vieux parents, et la première valse, et les premiers abandons, tout cela revit, réel, distinct, clair, sur le fond sombre de son désespoir. Puis c'est la jeune femme qui se sent devenir mère; ce sont les soins, les attentions dont chacun l'entoure, l'anxiété et les cris aigus de l'enfantement, le regard apaisé, triomphal, de la faible accouchée sur la chère petite créature qui vient de sortir d'elle, qui, aveugle encore et presque sans organes, déjà pourtant souffre et vagit, et que l'on consolera, et que l'on aura tant de bonheur à consoler, à rendre heureuse et digne d'amour!

Ensuite passent trois années de contentement, de félicité. Elle voit, elle parle, la chère enfant! Elle apprend à jaser, à sourire, à aimer. O les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des premiers jours jusqu'à la fine jupe écossaise, très élégante, qu'elle portait le mois dernier! O les beaux petits souliers bleus, les beaux petits bonnets à ruches! Et les premiers joujoux, le mouton qui bêle, le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule où monte et descend la file des wagons de métal léger, aux étroites fenêtres et aux caisses peintes en vert! Et l'avènement de la poupée, et les joyeux ébats sur le tapis bariolé de la chambre à coucher, et les dînettes sur la chaise haute, à table, entre père et mère! Et les baisers à la ronde, et les recommandations d'être bien sage et de s'endormir bien tranquillement, à neuf heures, avec la poupée rose!

Tout ce bonheur-là n'a-t-il été qu'un rêve, une illusion fugitive?

Le rêve, n'est-ce pas plutôt cet affreux cauchemar de huit jours et cette funèbre cérémonie qui se poursuit, qui s'achève?

V

Elle s'achève, hélas! et le doute n'est pas possible. La réalité, c'est la mort, c'est le désespoir. On conduit le père au catafalque, on lui donne le goupillon, et ses jambes fléchissent quand il jette l'eau bénite sur le coffre étroit où gît inanimé ce qu'il aimait le plus au monde. Le défilé commence; chacun vient serrer la main à l'infortuné qui voudrait être seul. C'est interminable; et les larmes lui montent aux yeux, quand il voit les femmes, l'une après l'autre, le regarder en pleurant.

On emporte la bière. La voilà hissée sur la voiture, il n'a pas fallu grand effort; et voilà cet homme, il y a huit jours le plus heureux des hommes, qui chemine, tête nue sous le ciel gris, le long des rues boueuses, derrière le lent corbillard, dans la pleine conscience de son irrémédiable malheur.

La mère est restée à la maison, affaissée, immobile. Elle pleure, elle prie. On lui parle, mais elle n'écoute pas. Elle a les mains jointes et regarde fixement devant elle. On a peur qu'elle ne meure de cette mort, qu'elle ne suive l'enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-être plus vite et mieux que le père. Elle a la religion. Elle croit à une éternité où l'on retrouve tout ce qu'on a perdu.

Mais lui, lui n'est pas un être de sentiment; il est un être de raison, il sait. Il a compris dès longtemps que toutes nos visions d'immortalité ne sont que de frêles hypothèses, sinon de pures chimères. Il ne croit plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend là-haut, dans une étoile, les petites filles mortes, et les fait jouer avec l'enfant Jésus en blouse d'or! Il sourira tristement. Pour lui, cela n'est pas, cela ne peut pas être.

Sa tête se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long chemin pavé qui mène au cimetière. Il se rappelle soudain, dans des lueurs intenses de mémoire, des coïncidences, des réflexions faites jadis; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour, en voyant un pauvre homme, humblement vêtu, suivre tout seul, à pied, un tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le poids, deux croque-morts à uniforme noir usé et à chapeau luisant, dont le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge;—un tout petit, tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de violettes d'un sou. Il s'était demandé, alors, ce qu'éprouvait le pauvre homme qui marchait derrière; et le pauvre homme, aujourd'hui, c'est lui-même. Hélas! le cortège piétine, bourdonne à sa suite, et les passants se découvrent et s'arrêtent pour voir, comme lui jadis, ce deuil et cette douleur.