Il était tombé, blessé à l'épaule, derrière une barricade.

On l'avait relevé, pour le juger et le fusiller.

On lui avait tiré le coup de grâce dans l'oreille gauche.

Et il avait rendu l'âme, en criant: «C'est la fin de tout!»

Pécuchet me raconta mélancoliquement ces choses mélancoliques.

«Bouvard, vous le voyez, a renié au dernier jour l'idéal de sa vie entière, fit-il en terminant. Bouvard est mort, la Révolution dans le coeur. Il avait brusquement répudié ses idées pour adopter les miennes. N'est-ce pas étrange?

—Étrange!

—Et comment expliquerez-vous qu'en même temps, moi, Pécuchet, j'ai répudié mes idées pour adopter les siennes? J'ai été subitement envahi par ses convictions comme par un déluge. L'homme antérieur est resté noyé sous le flot torrentiel; il en est sorti un Pécuchet tout nouveau, un Pécuchet bouvardé et bouvardant. Je croyais à l'imminente invasion de l'industrialisme américain, au règne prochain du pignouflisme universel. Et maintenant j'ai foi dans le progrès indéfini, dans l'harmonie des mondes. L'âme de Bouvard a émigré en moi, comme en lui émigra mon âme. Bouvard m'apparaît tous les jours après déjeuner. Je rêve de lui trois nuits sur quatre. J'ai des convictions philanthropiques. Je théorise suavement, je suis tendrement illuminé. L'avenir ne se dresse plus devant moi comme une vaste ribote d'ouvriers. Je me sens devenir dieu, le dieu Pécuchet.»

Cette divinité imprévue me dérida.

«En attendant l'apothéose, reprit l'excellent homme, je fais des pensums. Je copie. Sans cela, la solitude m'aurait tué. Oh! je n'ai pas osé retourner seul en Normandie. A Paris, on se tire toujours d'affaire. Je copie du français, du grec, du latin. Ça me rajeunit. Et, en copiant, je rends service à de pauvres petits diables d'enfants, je mets en fureur d'affreux cuistres; c'est toujours autant de gagné. Je suis aussi heureux que je le puis être. On m'a proposé une place dans les bureaux de la ville. On m'a offert le ruban violet d'officier d'Académie. J'ai refusé.