—J'ai un article à finir sur les encourageants progrès de la morale et le développement intellectuel en Amérique. Mais ce n'est pas pressé. Commençons.»
Immédiatement, deux coups de pistolet partirent à la fois. Mon rédacteur en chef perdit le bout de son mouchoir, après quoi la balle finit sa carrière dans la partie charnue de ma cuisse. L'épaule du colonel fut éraflée. Us firent feu de nouveau. Cette fois ils se manquèrent tous deux; mais, par compensation, je fus atteint au bras. A la troisième attaque, les deux combattants furent blessés légèrement; moi, j'eus le jarret endommagé. Je me hasardai alors à dire que je pensais devoir sortir et faire une petite promenade, car, l'entrevue de ces messieurs ayant un caractère absolument intime, j'avais quelque scrupule à y participer plus longtemps. Mais ces deux messieurs me prièrent de me rasseoir, en m'assurant que j'étais hors de portée. J'avais pensé le contraire jusqu'alors.
Ils parlèrent un instant des élections et des récoltes, et je me mis à bander mes blessures. Mais, sans prévenir, ils recommencèrent le feu avec beaucoup d'entrain, et chaque coup porta;—or, je dois remarquer que, cinq fois sur six, c'est vers moi que se dirigèrent les balles. Le sixième coup blessa mortellement le colonel, qui observa, avec belle humeur, qu'il avait maintenant à nous souhaiter le bonsoir, une affaire urgente l'appelant en ville. Puis il demanda l'adresse des Pompes-Funèbres, le chemin pour y aller, et sortit.
Mon rédacteur en chef se tourna vers moi et dit: «J'attends de la compagnie à dîner; il faut que je fasse un brin de toilette. Je vous serai fort obligé de lire les épreuves et de recevoir les clients.»
Je regimbai quelque peu à l'idée de recevoir la pratique, mais j'étais trop abasourdi par la fusillade, qui me résonnait encore dans les oreilles, pour penser à répliquer la moindre parole.
Il ajouta: «Jones sera ici à trois heures,—assommez-le! Gillespie viendra un peu plus tôt, peut-être;—jetez-le par la fenêtre! Fergusson vous rendra visite sur les quatre heures,—tuez-le! C'est tout pour aujourd'hui, je crois. S'il vous reste quelques minutes, vous pourrez écrire un grand article sur la police et arranger comme il faut l'inspecteur en chef. Il y a des nerfs de boeuf et des cannes plombées sous la table;—des armes dans le tiroir;—des munitions, là, dans le coin;—de la charpie et des bandes dans ces trous à pigeon. En cas d'accident, allez voir Lancet, le docteur, à l'étage supérieur. Nous lui faisons des réclames, visites comprises.»
Et le voilà parti. Trois heures plus tard, j'avais traversé de si terribles catastrophes, que j'avais à jamais perdu toute ma sérénité, tout mon courage. Gillespie était venu, et c'est moi qu'il avait jeté par la fenêtre. Jones l'avait promptement suivi, et c'est moi qu'il avait roué de coups. Un étranger imprévu, qui n'était pas dans le programme, était entré et m'avait scalpé. Un autre étranger, un M. Thompson, n'avait laissé de moi que des ruines lamentables, qu'un informe tas de loques sanglantes. A la fin, je me trouvai dans un coin, aux abois, en proie à une meute furieuse d'éditeurs, de rédacteurs, d'aventuriers et de coquins, qui extravaguaient, juraient, et brandissaient leurs armes sur ma tête. L'air semblait plein d'aveuglants reflets d'acier. Je me résignais à donner ma démission, quand mon rédacteur en chef rentra, suivi d'une cohorte d'amis enthousiastes. Il s'ensuivit une scène de pillage et de carnage que nulle plume humaine, nulle plume de fer, d'oie ou même de canard, ne pourrait décrire. Il y eut des gens blessés, lardés, mutilés, écartelés, désarticulés, hachés, exterminés, anéantis. Il y eut une courte éjaculation de sombres blasphèmes, avec une danse guerrière, aussi confuse que frénétique, et tout fut dit. Cinq minutes après, le silence régnait à la rédaction: mon chef sanguinaire et moi, nous restions seuls, assis sur des chaises doublement boiteuses, et regardant les horribles débris qui jonchaient le sol autour de nous.
Il me dit: «Vous vous plairez ici, quand vous aurez un peu l'habitude.
—Pardonnez-moi, répondis-je. Je pourrais écrire comme vous le désirez. J'apprendrais vite votre langage; j'en suis sûr, je l'apprendrais vite. Mais, pour vous parler franchement, je trouve que cette énergie d'expressions a ses inconvénients, et qu'elle nous expose à des interruptions peu agréables. Vous le voyez, vous-même. La littérature énergique est calculée pour élever le niveau de l'esprit public, nul doute; mais je suis peu désireux d'attirer sur moi l'attention qu'elle commande. Je ne puis écrire posément, quand je suis interrompu comme je l'ai été aujourd'hui. J'aimerais assez la situation que j'ai ici, mais je n'aime pas du tout qu'on me laisse recevoir seul les visites. L'expérience est nouvelle pour moi, et jusqu'à un certain point intéressante, si l'on veut; mais je trouve que les rôles ne sont pas équitablement distribués. Un monsieur vous vise par la croisée, et me blesse, moi; une bombe portative est lancée par le tuyau du poêle dans ma tête, à moi; un ami entre pour échanger des compliments avec vous, et c'est moi qu'il crible de balles, jusqu'à ce que ma peau ne puisse plus retenir mes principes. Vous allez dîner; et Jones m'éreinte, Gillespie me flanque par la fenêtre, Thompson me met en lambeaux. Puis un étranger absolument imprévu me scalpe avec la libre familiarité d'une vieille connaissance. En moins de cinq minutes, toute la canaille du pays se donne rendez-vous à la rédaction; ces coquins arrivent dans un épouvantable attirail de guerre et se disposent à mettre à mort le peu qui reste de moi à coups de je ne sais quels tomahawks. Prenez-le comme vous voudrez, mais jamais de ma vie je n'ai eu un jour aussi accidenté que celui-ci. Voyez-vous, je vous admire, et j'admire votre manière implacablement calme d'expliquer les choses aux visiteurs; mais vous comprenez que je ne pourrais m'y faire. Non, non! je ne saurais. Les coeurs du Midi sont trop expansifs, l'hospitalité méridionale est trop prodigue pour un étranger. Les alinéas que j'ai écrits aujourd'hui, et dans les froides phrases desquels votre main magistrale a infusé le fervent esprit du journalisme tennesséen, éveilleront un autre nid de guêpes. Tous ces brigands de journalistes viendront; et ils viendront en fureur, et ils voudront dévorer quelqu'un pour leur déjeuner. Je n'ai plus qu'à vous dire adieu. Je renonce à assister à ces solennités. Je suis venu dans le Midi pour ma santé; je m'en retourne pour le même motif, et tout de suite. Le journalisme du Tennessee est trop nerveux pour moi.»
Cela dit, nous nous quittâmes avec de mutuels regrets: et je pris le lit à l'hôpital.