«Que signifie cela? demanda-t-il au gendarme.

—Vous êtes prévenu, paraît-il, d'avoir eu des intelligences avec l'ennemi et d'avoir fait fusiller trois personnes.»

Rouillon chancela, hagard, accablé. Il avait revu tout d'un coup, avec une effroyable intensité, la scène de la Villa des Roses. Là, devant lui, sur le guéridon du salon, elle luisait comme du feu, la liste des trois noms, la liste rouge; et il croyait tenir encore ce crayon qui lui brûlait les doigts. Il entendait les voix, les cris, les pas, Mme Dufriche suppliante, Madeleine entraînée brutalement, puis, sur la route, Victor Moussemond répétant aux soldats: «Je n'ai pas touché un fusil! J'aime les Allemands, c'est injuste!…»

Ainsi, cette abominable dénonciation, ce triple meurtre, aboutissait à quoi? Au mariage de Lucile avec André Jorre qu'elle aimait, avec André enrichi par son crime, à lui Rouillon, par ce crime qui maintenant, comme un monstre mal dompté, se retournait contre le criminel pour le mordre au coeur!

Il se sentait défaillir. Par un violent effort, il reprit possession de ses facultés. Était-il donc perdu sans rémission? Avait-on des preuves? C'était invraisemblable. Pourquoi les Prussiens auraient-ils témoigné contre lui? Ces réflexions rapides lui rendirent un peu de calme.

«Dès que je serai libre, dit-il à Fraisier, nous reparlerons de votre affaire. Excusez-moi; il faut que j'aille voir ce qu'on me veut. Je n'y comprends rien.»

Puis, s'adressant au brigadier:

«Je vous suis, mon brave. Il doit y avoir méprise; tout sera vite éclairci.»

XXIII

Les preuves que Rouillon croyait impossibles à produire, étaient acquises contre lui.