Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux. Pendant que l'officier d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son jugement, il ôta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture finie, il embrassa l'aumônier et resta seul devant le peloton d'exécution.
Alors, par cet instinct, si profondément humain, qui entraîne les moribonds à ressaisir et à résumer leur existence entière dans une manifestation suprême, il chercha une idée, un mot, un cri, où exhaler tout son être. Mille souvenirs s'éveillèrent en lui avec une promptitude et une acuité magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer, pour les avoir lues çà et là, dans les journaux, dans les romans, ou même dans ses petits livres d'écolier, les dernières paroles des condamnés célèbres. Pouvait-il crier comme eux: «Vive le Roi!» ou: «Vive la France! Vive la République! Vive l'Humanité!» Non. Il voulait pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinément, passionnément. Dans son entêtement enfantin et tragique, il mettait à le vouloir tout ce qui lui restait de libre volonté. Il n'avait plus qu'une seconde. Il ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement alors, avec une précipitation fébrile, il cria d'une voix folle, d'une voix tonnante: «Vive la Mort!»
XXVI
Vive-la-Mort, tel est le sobriquet funèbre sous lequel se perpétue, à
Verval, la mémoire de François Rouillon.
Le petit voiturier, qui récemment me contait cette histoire, m'avait dit en guise de préambule:
«Voulez-vous que je vous fasse connaître l'aventure de Vive-la-Mort?»
En guise de conclusion, il ajouta:
«Mieux vaut crier: Vive la Vie! n'est-ce pas, monsieur?»
Ce brave garçon n'avait pas subi la pire des invasions rudesques, celle de Schopenhauer, de Nietzsche et de Hartmann.
La Revue du Nord. 1891-1892.