Je ne lui inspirais décidément que de la pitié. Je ne l'ignorais pas. J'en vins à me dire: «Mon bon ami, ta belle cousine n'est point faite pour toi.» Et je me mis à travailler, à m'amuser, comme travaillent et s'amusent les écoliers parisiens. Je n'étais malheureux que de loin en loin, et j'avais pour me consoler d'assez nombreux camarades des deux sexes. Je finis réellement, j'en demande pardon aux personnes sentimentales, par ne plus trop penser à ma cousine. «Ça n'est ni coeur, ni chair, ces petites créatures-là, m'écriais-je; c'est tout taffetas!»

Les jours, les mois passèrent. J'obtins mon dernier diplôme. Je pris des vacances, je voyageai. Je revins me faire inscrire comme avocat stagiaire au Palais de Justice. Ma cousine Édith devenait de plus en plus adorable et de plus en plus hautaine. Mais je ne pensais plus, oh! plus au tout à elle. Cela ne m'empêchait pas d'aller régulièrement, en bon neveu, voir mon oncle et dîner chez ma tante. Mon oncle me battait au billard, ma tante m'humiliait au whist; et j'étais bien vu dans la maison, sauf par la princesse Tout-Taffetas, par cette inaccessible Édith.

IV

En voyage, à Genève, dans une pension bourgeoise du quai des Eaux-Vives, fréquentée par les touristes de toutes les nations, j'avais fait la connaissance d'un jeune Athénien, répondant au nom sonore de Philippe Sébastopoulos et passant pour archimillionnaire. Ce grand gaillard brun, à la barbe touffue, à la taille athlétique, à la physionomie calme et forte, aux yeux très noirs, très doux et paresseusement passionnés, à la voix singulièrement pénétrante, m'avait pris en affection à table d'hôte, après plusieurs conversations où nous nous étions trouvés du même sentiment et du même avis. Pendant trois semaines, il m'avait entraîné à travers les monts et les lacs, citant des vers d'Homère, et célébrant la beauté des jeunes Anglaises voyageuses. Nous nous étions quittés excellents amis, et nous étions retournés, lui à Londres, chez un grand négociant de la Cité, son compatriote, et moi à Paris, après avoir échangé nos photographies et juré par le Styx de nous écrire toutes les semaines. Je n'avais jamais reçu depuis lors une ligne de lui, il n'avait jamais reçu un mot de moi.

Mais un matin, comme j'ouvrais ma porte pour aller déjeuner, je tombai soudain dans les bras de Sébastopoulos. Nous criâmes sept fois: Hourra! Et je lui dis gravement:

«Salut, Philippe aux pieds légers. Par Hercule, sois le bienvenu sous mon toit. Quelles nouvelles m'apportes-tu des charmeresses britanniques?

—Octave, elles ne me charment plus, ces grandes filles d'Albion à la poitrine plate et aux pieds kilométriques. Elles sont belles et bêtes comme des dahlias. Vive la France! j'aime à Paris.

—A Paris!

—Oui, je suis ici depuis quinze jours, et depuis quatorze j'idolâtre une créature aussi adorable que peu farouche.

—Qui s'appelle?