La Désespérée
I
Jacquelin avait vingt-quatre ans; il voulait être attaché d'ambassade, et il se trouvait à Londres pour apprendre l'anglais.
Sous les pluies interminables qui, là-bas, pendant les jours ternes, tombent lentement, longuement, tristement, du ciel couleur de plomb, il attendait, en lisant Shakespeare ou Dickens, en écoutant le babil des enfants roses, l'épanouissement tardif d'un pâle rayon d'après-midi.
Enthousiasmé par la franchise cordiale des jeunes filles et par les allures viriles des jeunes hommes, la brutalité native du caractère britannique l'épouvantait bien à l'occasion; mais quand, par une éclaircie, il se promenait dans les parcs verts ou sur la Tamise, regardant filtrer à travers les nuées la fraîche et prismatique lumière du soleil, il ne maudissait guère son exil et acceptait en philosophe son isolement passager. Il s'était composé, d'ailleurs, un bouquet de platoniques amours, et ces fleurs idéales le berçaient de leur léger parfum.
Mais cela ne suffit pas longtemps à un jeune homme qui a du sang gaulois dans les veines.
Vers le soir, Jacquelin parfois sortait machinalement, et marchait jusqu'au coeur de la grande ville, poussé par les instincts profonds. Les cabs, avec leur cocher barbu hissé sur le haut siège de derrière, leurs deux grandes roues ferrées et leurs deux petites lucarnes vitrées, filaient rapidement dans la sonorité des chaussées larges. Les omnibus bariolés cahotaient lourdement, tandis que les conducteurs criaient à tue-tête: «Bank! Bank!» Les voyageurs, leur éternel parapluie au poing, montaient et descendaient, comme des seaux le long d'un puits. Les passants, pressés, affairés, allaient, venaient, se croisaient, s'éloignaient à travers les lueurs rougeâtres, par la brume et les ténèbres. Jacquelin vaguait, prêtait l'oeil et l'oreille à tout sans se fixer à rien, fatiguait sa fièvre, et cherchait dans la lassitude un refuge contre les désirs malsains.
Une nuit, vers onze heures, il s'était arrêté, très las, dans une des rues qui avoisinent Trafalgar-Square. Appuyé contre une grille, il respirait, sans aucune pensée, l'air humide. Personne ne passait; entre les roulements lointains et les rumeurs confuses, un silence relatif régnait autour de lui. Il eut quelques minutes d'anéantissement. Il se redressait déjà et se préparait à rentrer au logis, quand il vit émerger de l'ombre et venir de son côté une forme féminine.
Il attendit et regarda.
C'était une jeune fille, presque une enfant. En un clin d'oeil, il sut qu'elle était simplement mais bien vêtue, souple, gracieuse et belle. Il tressaillit, son regard prit une chaude acuité. La passante le considéra, lui adressa vaguement une muette interrogation, puis laissa aller à lui un sourire tristement amical.