En allant porter la lettre à la gare, Philippe croisa M. Albe qui en revenait: il n'hésita plus.

Le lendemain, les Albe et les Saville prirent le même train. Ils avaient insisté pour que personne ne les reconduisît. Cette fois, ils ne montèrent pas dans le même wagon.

VII

Quand la rupture fut connue, le monde donna tort à Claire. Philippe était convoité par toutes les familles ayant une fille à marier, et Claire était trop jolie pour ne pas avoir soulevé contre elle de nombreuses jalousies. Une respectable matrone, Mme Cauvard, la femme du riche industriel, avait entendu leur courte conversation, le soir, dans le salon des Cloziers. Cette bonne âme répéta, à qui voulut l'entendre, comment Claire, aussi folle que M. Albe lui-même, avait reproché à Philippe Saville de rester fidèle à la nationalité paternelle, et de ne pas quitter tout pour se faire soldat. Ce fut contre les Albe un déchaînement général.

Dans une maison où on les exécutait avec une exquise perfidie, M. Gilbert Ramel, qui avait gardé de Claire un beau souvenir, essaya de les défendre. Alors, on lui conta par le menu tout ce que les mamans se chuchotaient à l'oreille, avec de petites mines ironiques ou de grands airs indignés:

«Étaient-ils assez ridicules, les reproches de cette petite demoiselle à celui qui lui faisait l'honneur de la rechercher! M. Saville avait cent fois raison de rester citoyen américain. N'était-il pas la seule consolation, la seule espérance de sa pauvre mère? Et puis, quelle précieuse garantie pour la famille où il entrerait! Au moins, il ne serait pas obligé, lui, d'aller se faire casser la tête de but en blanc pour le bon plaisir des empereurs ou des républiques! C'était le prétendu par excellence, le gendre idéal. Il fallait vraiment avoir la cervelle à l'envers, pour le repousser d'aussi sotte façon. La petite Albe ne trouverait plus le moindre épouseur; et ce serait pain bénit.»

M. Ramel haussa les épaules, estimant qu'on était fort injuste pour
Claire. Il le dit comme il le pensait. Et il ajouta:

«Elle n'est pas de celles qui coiffent sainte Catherine.

—Seriez-vous amoureux d'elle par aventure? riposta Mme Cauvard qui venait d'entrer, suivie de ses deux grandes filles.

—Pourquoi pas?