«La chambre était décorée à l'antique, de manière à simuler une salle de repas dans une maison romaine. Un ciel étoilé était peint au plafond. Sur les quatre murs, des moulures représentaient une suite de colonnes corinthiennes, entre lesquelles apparaissaient, avec une perspective soigneusement ménagée, de beaux paysages méridionaux. Aux encoignures, se dressaient les statues de Virgile, de Lucain, d'Horace et de Martial. Une table, chargée d'amphores et de mets délicats dans une vaisselle de forme ancienne, occupait le milieu de la pièce. Contre cette table étaient deux lits de festin, disposés à la mode latine. Sur l'un s'accoudait nonchalamment le bel Alexis, en tunique de laine blanche à franges d'or; les admirables boucles de ses cheveux blonds étaient couronnées de roses. Tels les jeunes affranchis du temps des premiers empereurs. Sur l'autre lit se trouvait M. de Villebéat, également travesti, en toge à bande pourprée, en sandales, le col et les bras nus; il se prenait probablement lui-même pour un poète antique, favori d'Apollon et des Muses, de Bacchus et de Jupiter. Ce décor, ces costumes avaient incontestablement plus d'exactitude historique que ceux des théâtres où l'on joue le Britannicus de M. Racine.

«Les convives étaient en train de faire une libation au dieu Pan; ils paraissaient s'abandonner à la plus douce volupté. Sylvain, en s'avançant pour mieux voir, trébucha assez lourdement contre un défaut du parquet. Les deux Romains se dressèrent inquiets. Sylvain appela ses hommes; tous se précipitèrent. Alexis et son hôte, stupéfaits, se rendirent sans même essayer de se défendre. On leur fit revêtir des habits plus modernes, plus décents. M. de Villebéat offrit tout bas à Sylvain une fortune considérable s'il voulait lâcher sa proie. Sylvain ne daigna pas répondre. Un carrosse attendait dans une rue voisine; on y mit les prisonniers. Ils me furent amenés. Quand ils parurent, je demandai au jeune homme s'il avouait être le meurtrier du capitaine de Noisly. Il ne répondit pas. Je le confrontai avec plusieurs témoins qui le reconnurent tous.

«Il était impossible de conserver le moindre doute. Je le fis mettre au secret. M. de Villebéat regardait, écoutait, blême, affaissé, anéanti.

V

«—Pourrez-vous maintenant m'expliquer, monsieur, lui demandai-je, le singulier rôle que vous avez joué dans cette affaire?

«Il fit un effort pour répondre:

«—C'est… c'est une folie… bégaya-t-il.

«—Une folie d'antiquaire, une folie latine! ajoutai-je. Vous êtes libre, du reste, monsieur; je vais vous faire reconduire à votre hôtel, où vous voudrez bien toutefois vous tenir à la disposition de la justice.

«Il ne répliqua rien. Je le fis escorter jusque chez lui, et l'on prit des dispositions pour qu'il ne pût disparaître. Le lendemain, comme vous savez, on le trouva mort dans sa chambre.

«Je ne crois pas, madame, devoir ajouter le moindre commentaire à ce simple exposé des faits. Il est évident que M. de Villebéat avait perdu l'esprit. Le clergé ne s'est pas opposé à ce qu'il fût enterré en lieu saint.»