Mais cette science ne peut se former tout d'un coup; et, comme les autres, elle ne peut faire que de lents progrès. «La météorologie, dit M. Angot, est une science tellement récente qu'on se saurait trop exiger d'elle. Constituée seulement d'hier, son développement commence à peine, et elle rencontre pour cela plus de difficulté que toute autre science. Seule, en effet, elle nécessite le concours d'un grand nombre de personnes, même de nations. Un observatoire suffit à l'astronome, un laboratoire au chimiste, au physicien, au naturaliste; pour faire utilement de la météorologie, il faudrait des milliers d'observateurs sur terre comme sur mer; il faudrait que la surface entière du globe fût surveillée de telle sorte qu'on pût retrouver l'origine, suivre la marche entière et constater la disparition de toutes les perturbations atmosphériques. Bien que les plus grands efforts soient faits pour atteindre ce résultat, nous en sommes loin encore.

Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre...

»Il faudrait ensuite, dans quelques années, quand les données précises auront été multipliées, créer un enseignement pour la météorologie comme il en existe pour toute science; c'est là encore une condition indispensable de progrès, la seule qui puisse faire des météorologistes, comme on fait des mathématiciens, des physiciens et des naturalistes.

»Il ne vient guère aujourd'hui à l'esprit de personne qu'on puisse d'un jour à l'autre devenir astronome sans avoir appris l'astronomie, médecin sans avoir suivi des cours de médecine. Tout le monde, au contraire, se croit volontiers autorisé à imaginer une théorie météorologique sans avoir à s'embarrasser un seul instant d'études préalables. Aussi la météorologie est-elle malheureusement la partie de la science qui est le plus envahie par les conceptions à priori et les théories les plus étranges, les plus fantaisistes. Tantôt pour expliquer une année exceptionnelle on va invoquer l'éruption d'un volcan; tantôt on profite de ce que le Sahara est désert, et que nul ne peut dire ce qui s'y passe, pour l'accuser de toutes les perturbations. Autrefois, quand nous ne recevions pas d'observations d'Amérique, on faisait naître sur l'Atlantique toutes les tempêtes qui nous arrivent par l'ouest. Plus tard, quand les Américains eurent commencé à publier des cartes, on reconnut vite que bon nombre de ces tempêtes les avaient visités avant de nous parvenir. Les cartes américaines s'arrêtaient aux montagnes Rocheuses; c'est là qu'on mit le berceau des tempêtes, et une théorie vint bientôt montrer qu'elles devaient en effet s'y former sur place. Quelques années plus tard, les Américains étendirent leurs observations jusqu'au Pacifique, et l'on vit les dépressions barométriques arriver par l'ouest sur la Californie et franchir les montagnes Rocheuses en dépit des théories qui les y faisaient naître. Il va donc falloir reporter plus loin encore leur berceau. On pourrait presque en dire autant du plus grand nombre des théories en météorologie; ébauchées aujourd'hui sans base sérieuse et presque au hasard, elles sont destinées à disparaître demain devant la réalité des faits, ou à être modifiées de façon à devenir méconnaissables.

»Dans ces conditions, il semble qu'une seule voie soit ouverte, celle qu'ont suivie successivement toutes les sciences dont nous admirons aujourd'hui le développement: l'expérimentation. Il faut que tout le monde sache qu'il est plus utile aujourd'hui d'avoir de bonnes observations que des théories. Il faut que les météorologistes aient le courage d'envisager que la science qu'ils cultivent n'en est encore qu'à sa naissance, et qu'elle est soumise aux mêmes lois d'évolution que les autres. Dans les sciences expérimentales la théorie ne vient jamais que bien après l'observation. C'est vers celle-ci que doivent se porter tous les efforts, et quand le moment sera venu, quand le terrain sera suffisamment préparé, il viendra un Kepler ou un Newton qui édifiera sur nos travaux la théorie que nous poursuivons vainement.»

Certes, de telles espérances sont bien faites pour donner du courage aux observateurs, surtout quand on envisage la grandeur du but à atteindre: «La connaissance anticipée des alternatives du climat sera, dit M. Reclus, une des plus grandes conquêtes de l'homme. Déjà maître du présent par le travail, il le deviendra aussi de l'avenir par la science. Cette terre qu'il dit lui appartenir sera véritablement sienne; il en utilisera la force productive à son gré et fera servir toutes les vies inférieures, animaux et plantes, aux conforts de sa propre vie; mais, devenu possesseur de la terre, qu'il le devienne aussi de lui-même; qu'il triomphe enfin de ses propres passions, et qu'il apprenne à vivre en paix sur cette planète si souvent arrosée de sang! Que la terre puisse mériter bientôt le nom de «bienheureuse», que lui ont donné les peuples enfants!»

FIN

TABLE DES GRAVURES

  1. [Au lieu de forêts, des amas de glaces éternelles]
  2. [Les habitants des régions polaires vivent le plus souvent sous terre]
  3. [La route et les bivouacs étaient jonchés de cadavres]
  4. [L'équipage sut y maintenir une température supérieure à +20 degrés]
  5. [Hiver de l'année 1108]
  6. [Les chiens du Grand Saint-Bernard]
  7. [1875. Toulouse.—L'eau montant toujours, le spectacle devint plus lugubre]
  8. [Canada.—Sous l'action du vent, on voit ces bateaux se mouvoir sur la glace avec une grande rapidité]
  9. [Au milieu des glaçons]
  10. [Les déserts glacés du pôle]
  11. [Pris dans les glaces]
  12. [Attelage de chiens]
  13. [L'élan perce la neige à chaque pas et s'y enfonce]
  14. [Samoyèdes]
  15. [Esquimaux]
  16. [L'ours brun]
  17. [1608. Anvers.—Les habitants dressèrent des tentes sur l'Escaut]
  18. [Les haillons dont ils étaient couverts...]
  19. [Une scène de l'hiver de 1776]
  20. [1812.—Retraite de Russie]
  21. [1830. La Garonne.—On ne voit sur les glaces que mâts brisés et chaloupes sans pilote]
  22. [1844–1845.—Toutes les routes du midi furent couvertes de neige]
  23. [Nuits au bivouac sur la neige]
  24. [1879.—Le Rhin]
  25. [Sur la Seine en décembre 1879]
  26. [La débâcle sur le Rhin]
  27. [Emploi de la dynamite aux glaces de la Saône]
  28. [Effets de la glace sur les essences forestières les plus résistantes (1879–1880)]
  29. [Figure théorique de l'action du soleil aux pôles et à l'équateur]
  30. [Progression des glaces polaires du côté de l'équateur]
  31. [Il faudrait des milliers d'observatoires sur terre]