Après cet incident, Chateaubriand prit la poste et arriva à Paris, d'où, trois jours après, il adressa à Madame de Custine la lettre suivante:

Lundi, 3 septembre.

Je suis arrivé vendredi à six heures du soir. Samedi j'ai été occupé avec des libraires. Dimanche, le juge de paix de M. Pin n'a pas voulu recevoir l'argent; il a remis la chose à aujourd'hui lundi. Demain donc, je vous enverrai le reçu de 249 francs.

Je regrette Fervaques, les carpes, vous, Chênedollé, et même Madame Auguste. Je voudrais bien retrouver tout cela en octobre; je le désire vivement. Avez-vous autant envie de me revoir? Notre ami est-il debout? Je voudrais bien lui faire passer de mon quinquina. Tâchez donc de faire niveler le billard, d'arracher l'herbe pour qu'on voie les brochets, d'avertir les gardes de sommer le voisin de Vire et la voisine de Caen de se rendre au rendez-vous, d'engraisser les veaux, de faire pondre aux poules des oeufs moins gris et plus frais; quand tout cela sera fait et que M. Giblin aura mis à mort le dernier des Guelfes, vous m'avertirez, et je verrai s'il est possible de me rendre à Fervaques pour 15 pièces de 20 francs. À condition toutefois que le professeur allemand[22], tribun de son métier, ait repris la route du tribunat.

Bonjour, grand merci, joie et santé, mille choses à Chênedollé.
Est-il encore avec vous? Mille choses à votre bon fils. Je prie
Dieu de conserver à Madame de Cauvigny son naturel, sa gaîté, sa
propreté, sa rondeur et sa gentillesse. On parle fort de son vol à
Paris. Ecrivez-moi.

Tout à vous.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux,
Calvados.

Cette lettre écrite sur le ton du badinage où Chateaubriand, esprit sérieux, ne réussissait guères, déchira le coeur de Madame de Custine. La réponse attristée et plaintive qu'elle y fit, s'est retrouvée en copie dans les papiers de Chênedollé, devenu son ami, et en qui elle avait une entière confiance. Cette réponse a été publiée par Sainte-Beuve.

On avait cru d'abord qu'elle était adressée à Chênedollé; Sainte-Beuve a soupçonné que le destinataire n'était autre que Chateaubriand; et il a eu raison. C'est en effet, certainement, la réponse à la lettre assez étrange qui précède. La voici:

J'ai reçu votre lettre: j'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervaques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai du être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération, il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite. Je n'ai rien oublié, pas même que vous n'aimez pas les longues lettres.