Quel contraste entre les affections tendres et généreuses qui sont au fond du coeur, et les emportements d'un caractère qui ne sait pas et ne veut pas se contraindre! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de tels aveux et d'une pareille délicatesse de sentiments soit un méchant homme?

* * * * *

Que répondit Chateaubriand à la lettre de Madame de Custine que nous avons donnée plus haut? Il semble quelquefois qu'il aurait négligé de lire les lettres auxquelles il répondait. Cette fois, il ne tient nul compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine; il lui écrit comme s'il ne s'était rien passé, sans un seul mot de réparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage à Fervaques. Il décoche, en passant, une épigramme à Madame de Custine à propos d'un paiement qu'il s'est chargé de faire pour elle: on voit que l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restées sur le coeur. Enfin il annonce le troisième livre des Martyrs.

Voici la lettre:

Votre lettre m'a charmé. Vous êtes une très aimable personne. Je médite toujours un second voyage, mais il faut du temps et de la patience! Je ne puis partir que le 15 de décembre pour la Bourgogne. Je tâcherai d'être chez vous du 20 au 25 d'octobre. Cela vous convient-il?

Voilà le billet du juge de paix. Dimanche il ne voulait pas de mon argent; lundi il refusa mes louis, mardi mon billet de banque; enfin il a pris son parti. C'est une fatalité que l'argent entre nous.

La pauvre Madame Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui
présentera votre lettre[24]. Comment nous tirer de là?

Et le cher malade? Voilà un beau temps qui doit le guérir. Veut-il
de mon quinquina?

Il faudra que Chênedollé vienne cet automne à Fervaques, d'où je le ramènerai à Paris. Le pauvre garçon! je l'aime bien tendrement. Convenez que je vous ai fait connaître un aimable voisin. Vous avez sans doute perdu vos hôtes? Madame de Cauvigny court les champs; Chênedollé est retourné chez M. Saint-Martin père. Moi, je suis au diable. Mais votre mère doit être avec vous; c'est encore une de mes infidélités[25]. Vous savez combien j'aime Mademoiselle de Saint-Léon; mais j'ai perdu la Pitié que j'avais d'elle (La Pitié de Delille, 1803).

Je fais un troisième livre. Nous verrons comment il sera à Fervaques.. Je mange du melon, j'enrage et je me porte bien. Dieu vous conserve en joie et en espérance; si cela est possible, écrivez-moi.