Cette lettre, que nous abrégeons, est suivie de quelques lignes de Chateaubriand: «Vous savez peut-être, mon cher ami, que le voyage de Suisse est manqué, du moins pour moi[36]. Je suis à Fervaques; j'y suis pour quinze jours: vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami, nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me trouveriez plus.»
Chênedollé se rendit à cette double invitation. Il vit à Fervaques son ami qui lui fit part de ses projets de voyage en Orient. Par discrétion sans doute et par ménagement, Chênedollé n'en avertit pas Madame de Custine.
C'est seulement l'année suivante, dans le courant de l'été, que Chateaubriand alla lui-même lui annoncer ce fatal voyage, dont la nouvelle devait lui briser le coeur. La lettre qu'elle adressa immédiatement à Chênedollé mérite d'être reproduite; nous l'empruntons au livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand:
Fervaques, ce 24 juin 1806.
Enfin je reçois de vos nouvelles; j'y avais réellement renoncé. C'était si bien fini, que vous n'avez rien su et que vous savez rien du tout. Le Génie est ici depuis quinze jours; il part dans deux, et ce n'est pas un départ ordinaire, ce n'est pas un voyage ordinaire non plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour remplir ses voeux et détruire tous les miens. Il va accomplir ce qu'il désire depuis longtems. Il sera de retour au mois de novembre à ce qu'il assure. Je ne puis le croire. Vous savez si j'étais triste l'année dernière: jugez donc de ce que je serai cette année. J'ai pourtant pour moi l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère frappante: il part d'ici dans deux jours pour un grand voyage. Je ne vous engage donc point à venir à présent; mais si, dans le courant de l'été, vous vous en sentez le courage, vous me ferez plaisir, et d'après ce que vous venez d'apprendre, vous serez, je pense, rassuré sur l'effet que pourrait faire votre tristesse. Je vous quitte, car vous savez dans quelles angoisses je dois être; je ne puis causer plus longtems.
La chère souris (Madame de Vintimille) est ici.
Tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini.
Tout n'était pas fini cependant, comme la suite des faits nous l'apprendra. Après ce voyage en Orient qui lui causa tant d'émotions, Madame de Custine retrouvera tout ce qu'elle croyait avoir perdu, dans un sentiment nouveau, non moins sincère et non moins tendre, mais transformé: celui de l'amitié, de cette amitié particulière qui garde toujours l'empreinte du sceau de l'amour. Le calme succédera-t-il pour elle aux orages du coeur? Nous retrouverons partout, dans les lettres de Chateaubriand, l'expression de sa tendre affection qui persistera jusqu'à la fin.
* * * * *
Le voyage d'Orient avait été décidé en 1806. M. et Madame de Chateaubriand allèrent d'abord en Bretagne faire leurs adieux à leur famille, et le 15 juillet ils partirent ensemble pour Venise. Là ils se séparèrent: le 29 juillet, Chateaubriand quitta Venise pour gagner Trieste où il s'embarqua le 1er août, et Madame de Chateaubriand, accompagnée de Ballanche, qui était allé la rejoindre, revint à l'hôtel de Coislin attendre le retour de son mari.