Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il sorti de la houille de la Rœr ou de l'acier Bessemer? Il est planté juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon, Drache, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette la plutocratie moderne?
Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la routine, laquelle rejette les innovations.
Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs, en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.
Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en promenant une aiguille, sur un disque, du Kalt (froid) au Warm (chaud).—Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des qualités que l'étude fait acquérir.
Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que Capitalismus und Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers (Construction et vie du corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine, Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.
J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé Das Werkzeug (l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: Man is a tool-making animal «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.
Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu à l'intuition commune.
L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, Ursprung der Sprache (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la Contemporary Review, a déclaré que cette théorie, quoique trop exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée complètement dans son livre: Origine et développement de la religion. Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.
Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est allemand, le philosophe appartient au monde entier.»
Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections. D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées, paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée d'obligation ou de prescription impérative.» (Revue philosophique, octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.