En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de la popularité des personnages haut placés.

Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil, hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface de la Mare au Diable me revient à la mémoire: c'est celui où est dépeint le laboureur dans la Danse de la mort, de Holbein, avec cette légende:

A la sueur de ton visaige Tu gagneras ta pauvre vie.

Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême misère des cultivateurs, dont l'Inchiesta agraria officielle publie les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé de la science, augmente si merveilleusement la production de la richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.

A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier. Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans les hans il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du kef. En Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre—il y en a, dit-on, environ un demi-million—sont du plus pur sang slave. Ce sont les anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il, tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»

De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save. Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.

Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu, que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à l'administration communale. L'hôtel Gelbes Haus est un vaste bâtiment à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui appartenait à la Turquie.

Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites, bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif. Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part, je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant. Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière. Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et le lendemain soir on est au cœur de la Bosnie, dans un autre monde.

Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates; le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque: sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné, que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de grenouilles, qui entonnent en chœur leur chant du soir.

Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie; il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la prière de l'Aksham ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me rappelant l'ode de Schiller, die Glocke, je la préfère aux sons uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet. Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice. Venez dans la demeure de la félicité.»