L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire ce qu'écrivait à ce sujet dans la Revue des Deux Mondes (15 fév. et 1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports, des consuls anglais, Reports of consuls on the christians in Turkey. Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame. N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent de faim et travaillent comme des chevaux?»
Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la Turquie,, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux? Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait des anges en démons.
Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire ottoman: 1° la dîme (askar) prélevée sur tous les produits du sol, récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de francs; 2° le verghi, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial; impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'askerabedelia, impôt de 28 piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd; il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2 piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p. c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit, 1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc, environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453 habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui forçaient les contribuables à leur payer un tribut.
Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.
L'Autriche s'efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet. Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints, medschliss, décident. C'est l'administration et non le juge qui, jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070 en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en 1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à décider près de cent mille contestations entre propriétaires et tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.
Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates; mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre part, en prenant possession de cette province, le gouvernement austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet, en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des rayas.
En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets,, et il comptait successivement en publier de semblables pour les autres, circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive, rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek, Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, tretina, quand la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière, le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.
Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire, le jus in re, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un impôt foncier et la tretina en un fermage fixe et invariable, afin que le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement par l'influence des routes et de la circulation plus active de l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, fixity of tenure et fixity of rent, c'est-à-dire le droit d'occupation perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de ces fermiers héréditaires, à qui le Beklemregt en Groningue et l'Aforamento dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée, obtenue par une culture très soignée.
L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse s'accroîtront rapidement.
Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus destinés à des œuvres utiles: écoles, bains, fontaines, etc., soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica, Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.