Voulez-vous savoir ce qu'on consomme ici de sucre et de café? La statistique nous l'apprend: 1 kilogramme de l'un, et 1/2 kilogramme de l'autre, par tête. C'est très peu. Le chiffre correspondant est pour le café de 7 kilogrammes en Hollande, de 4.25 en Belgique, 4 aux États-Unis, 3 en Suisse, 2.50 en Allemagne, 1.50 en France; pour le sucre, en Angleterre, 30 kilogrammes, aux États-Unis 20, en France 13, en Hollande 11, en Allemagne, en Suisse, en Belgique 8, en Autriche-Hongrie 5.5. Mais il faut se rappeler que les musulmans, les juifs et quelques commerçants du rite oriental ont seuls assez d'aisance pour se permettre ces consommations de luxe.
—M. Scheimpflug me présente à l'archevêque catholique, Mgr Stadler. Je lui communique les «lettres-patentes», c'est-à-dire ouvertes, litterœ patentes, que l'évêque Strossmayer m'avait données pour tous les ecclésiastiques de la Péninsule[[10]], et il nous retient à dîner. La mission que ce prélat peut remplir est importante; celle qu'on lui attribue l'est plus encore; car on prétend qu'il est envoyé ici spécialement pour ramener les chrétiens du rite oriental dans le giron de l'Église romaine. Sa position est des plus délicates; sa nomination n'a pas satisfait même tous les catholiques. C'est aux prêtres de l'ordre des franciscains qu'on doit le maintien de l'Église catholique dans ces régions, malgré quatre siècles de compression et de persécution. C'est à eux manifestement que revenait l'autorité. Les premiers au combat, ils devaient être les premiers à l'honneur. L'influence de Pesth les a écartés, parce qu'ils étaient soupçonnés de partager trop ardemment les idées slavophiles de Diakovo. Pour le même motif, on n'a pas voulu nommer Strossmayer, qui, cependant, porte encore le titre, attaché à son diocèse depuis des siècles, d'évêque de Bosnie, Episcopus Bosniensis.
Comme elles pourront peut-être à l'avenir m'ouvrir plus d'une porte où l'économiste trouvera à s'instruire, je demande la permission de les transcrire: «Litteræ patentes quibus illustrissimum et doctissimum virum, œconomicarum disciplinarum egregium in Belgio professorem, Emilium Laveleye, omnibus ad quos eumdem venire contigerit, impendissime iterum iterumque commendamus, omne charitatis et benevolentiæ officium ei exhibitum considerantes quasi nobismet ipsis exhibitum fuisset. Datum Diakovo, 28e mays 1883.—Josephus Georgius Strossmayer, Episcopus Bosniensis et Syrmiensis.»
Mgr Stadler est le protégé de l'évêque d'Agram; il est comme lui, dit-on, magyarophile, magyarischgesinnt. Une discussion récente montre à quel point les rivalités religieuses divisent ici les esprits. Une société, appelée Patriotischer Hülfsverein für Bosnien, s'était formée en Autriche pour soutenir, par des subsides, des œuvres catholiques à Sarajewo. Ému de ce fait, le métropolitain du rite oriental a accusé l'archevêque Stadler de vouloir lui enlever des fidèles par des moyens répréhensibles. Ce dernier a répondu très vertement. Il a fallu que le représentant du souverain, M. de Kállay, fit entendre son Quos ego pour rétablir, sinon la paix, du moins le silence. Il déclara en même temps que toutes les confessions pouvaient compter sur un appui égal de la part du gouvernement. Comme preuve, en effet, de cette impartiale bienveillance, on peut citer les faits suivants. Le gouvernement a fait bâtir, à Keljewo, près de Sarajewo, un grand séminaire pour les orthodoxes, où, chaque année, sont reçus douze jeunes lévites complètement entretenus aux frais de l'État. Il a adjoint au métropolitain un consistoire de quatre membres rétribués par l'État, et il pourvoit à l'entretien et à la reconstruction de leurs églises. Différents faits qui sont venus à ma connaissance me font croire qu'en effet l'occupation ne favorise pas la propagande catholique. Les Hongrois, à qui l'intolérance religieuse a fait tant de mal, seront moins disposés que Vienne à écouter des suggestions de l'ultramontanisme. Les catholiques ont, à Travnik, un séminaire avec huit classes d'enseignement moyen et quatre années de théologie[[11]].
Voir, dans la Revue des Deux Mondes, du 1er juin, l'étude de M. Gabriel Charmes.
Pour un archevêque qui a sous lui deux évêques suffragants, Mgr Stadler paraît bien peu âgé: quarante ans à peine. Il est gai, aimable, très spirituel, et leste en ses mouvements comme un jeune homme. Il nous fait l'historique de la maison qu'il occupe, et son récit est instructif. Cette maison, très solidement construite en pierres, devait servir de magasin. Un juif l'avait achetée. Quand le gouvernement chercha une habitation pour le nouvel archevêque, le juif la lui offrit à un prix avantageux. Le gouvernement préféra la louer pour six ans, mais il fut entraîné à y faire pour 12,000 francs de dépenses qui retourneront au propriétaire; lequel demandera maintenant un loyer ou un prix de vente double ou triple, tout ayant considérablement augmenté de valeur à Sarajewo depuis l'occupation. C'est le contraste habituel: imprévoyance des gouvernants; prévoyance des israélites; récriminations contre les sémites. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus intelligents que les autres. L'archevêque me cite de nombreux faits qui mettent en relief cette aptitude spéciale des juifs. Ils ont eu confiance dans l'administration autrichienne et en ont prévu les conséquences favorables. Après les rudes, combats qui ont précédé l'entrée des troupes impériales à Sarajewo, le désarroi général et la fuite de beaucoup de musulmans firent tomber les immeubles à vil prix. Avec leur flair habituel, qui prouve la rectitude et la force du raisonnement, les juifs sont venus, ont acheté, et, en trois ou quatre ans, ils ont triplé leurs placements. Quand on songe à l'avenir réservé à Sarajewo, on peut sans crainte prédire un accroissement de valeur considérable pour toutes les propriétés foncières dans la ville et dans ses environs.