Vukovar est une honnête petite ville, dont les maisons propres et bien tenues se prolongent en une longue et large rue, sur une colline dominant le Danube. Je n'y découvre pas un monument ancien; les Turcs ont tout brûlé; mais j'y trouve un hôtel, Zum Löwen, où l'on mange du sterlet délicieux, arrosé de villaner, dans un jardin rempli de roses et sur des tables qu'ombragent des acacias en fleur. Des cigognes apprivoisées se promènent gravement autour de nous. J'ai vue sur le fleuve immense, dont les eaux ne sont pas bleues, comme le prétend la fameuse valse Die blaue Donau, mais bien jaunes et limoneuses, comme j'ai pu le constater en m'y plongeant. En Autriche et dans tous les pays voisins, on a pour arranger les endroits où l'on sert à boire ou à manger un art admirable, qu'on devrait imiter dans notre Occident. L'été, les tables sont toujours placées sous des arbres, et de façon à vous ménager quelque joli point de vue, si c'est possible. Le soir, on vient y jouir de la fraîcheur, en écoutant une musique, souvent bonne et presque toujours originale; même dans les hôtels des grandes villes, comme à Pesth, on forme dans les cours, au moyen de lauriers roses ou d'orangers en caisse, des bosquets où l'on peut dîner et souper en plein air. Menu détail peut-être, mais le train ordinaire de la vie n'est-il pas composé soit de petits ennuis, soit de petites jouissances?
Sur la table de la salle à manger, je n'aperçois guère que des journaux slaves: le Zastava, en caractères cyrilliques, le Sriemski Hrvat et le Pozor de Zagreb, forme croate de la capitale, Agram.
Je vois dans l'Agramer-Zeitung qu'à la suite des élections récentes dans la diète de la Galicie, les Ruthènes n'auront plus qu'un très petit nombre de députés, 15 ou 16 au plus, et cependant ils forment la moitié de la population. Les propriétaires, qui sont Polonais, dictent ou imposent les votes, paraît-il.
En parcourant la ville, je remarque une caisse d'épargne qui occupe un fort beau bâtiment. Dans les zadrugas, la caisse d'épargne était le grand coffre de mariage où la femme entassait le linge fin et les vêtements brodés qu'elle confectionnait de ses mains.
À Vukovar, je monte sur un steamer à deux ponts, type américain; descendant le Danube, il me conduira en sept heures à Belgrade. C'est la plus charmante façon de voyager. Le pays se déroule à vos yeux comme une série de dissolving views; en même temps, on peut lire ou causer. J'entre en relation avec un étudiant originaire de Laybach. Il va visiter la Bulgarie pour apprendre à connaître des frères éloignés. Il m'entretient du mouvement national dans sa patrie. «À côté, me dit-il, des revendications des Croates, amères, ardentes, violentes même, le mouvement national parmi mes compatriotes, les Slovènes, est plus calme, moins bruyant, mais il n'en est pas moins décidé; et il a acquis une force que les Allemands ne parviendront plus à comprimer.
«Les Slovènes, le rameau slave le plus anciennement établi en Europe, occupaient tout ce vaste territoire qui comprend la Styrie, la Croatie et toute la péninsule balkanique, sauf ce qui était habité par les Grecs. Plus tard sont venus se mêler à eux, d'abord les Croato-Serbes, puis des Touraniens, les Bulgares, que le mélange des races a slavisés. Dans les premiers siècles du moyen-âge, les barons allemands conquirent et se partagèrent notre pays; des colonies allemandes y pénétrèrent, et ainsi, les trois quarts de la Styrie ne sont plus aux Slovènes, mais ceux-ci forment encore la population presque exclusive de la Carniole. Dans ces deux provinces et en Carinthie, jusqu'aux environs de Trieste, leur nombre doit approcher de 2 millions. Le dialecte slovène, le plus pur des idiomes jougo-slaves, était devenu un patois parlé seulement par les paysans. La langue de l'administration, de la littérature, de la classe aisée, en un mot de la civilisation, était l'allemand. Toute la contrée semblait définitivement germanisée; mais en 1835, Louis Gai, en fondant le premier journal croate, le Hvratske Novine, donna le signal du réveil de la littérature nationale, qu'on appela illyrienne, dans l'espoir, aujourd'hui abandonné, que tous les Jougo-Slaves accepteraient cette dénomination. Après 1848, la concession du droit électoral amena la résurrection de la nationalité slovène, grâce à l'activité intellectuelle d'une légion de poètes, d'écrivains, de journalistes, d'instituteurs, et surtout d'ecclésiastiques, ceux-ci voyant dans l'idiome national une barrière contre l'envahissement de la libre-pensée germanique. Aujourd'hui, les Slovènes ont la majorité dans la diète de la Carniole. Le slovène est devenu la langue de l'école, de la chaire et même de l'administration provinciale. L'allemand n'est plus employé que pour les relations avec Vienne, et les pièces officielles sont publiées dans les deux langues. En Styrie, les Slovènes, qui occupent le midi de la province, parviennent à envoyer à la diète une dizaine de députés qui, en toutes circonstances, défendent les droits de leur langue nationale. Celle-ci est parfaitement représentée à l'université de Gratz, dans la chaire de philologie slave, par M. Krek, l'auteur d'un livre très estimé: Introduction à l'histoire des littératures slaves.»
Je demande à mon étudiant quelles sont les visées du parti national slovène pour l'avenir. Désire-t-il la constitution d'une province séparée ayant pour limites celles de sa langue? Aspire-t-il à une réunion avec la Croatie? Espère-t-il la réalisation de la grande idée jougo-slave sous la forme d'une fédération embrassant Slovènes, Croates, Serbes et Bulgares? Accepterait-il le panslavisme?—«Le panslavisme, répond mon interlocuteur, n'est plus qu'un mot vide de sens, depuis que les Slaves voient qu'ils peuvent conserver leur nationalité au sein de l'empire austro-hongrois. Les aspirations panslavistes, rapportées du fameux congrès ethnographique de Moscou de 1868, se sont complètement évanouies. Oui, sans doute, nous espérons qu'un jour une grande confédération jougo-slave s'étendra de Constantinople à Laybach et de la Save à la mer Egée. C'est là notre idéal, et chaque rameau de notre race doit en préparer la réalisation. Nous verrions, en attendant, avec plaisir la Slovénie réunie à la Croatie, car la langue parlée dans les deux pays est presque la même. Mais l'essentiel est de fortifier le sentiment national, en faisant de plus en plus de notre langue un instrument de civilisation et de haute culture. Tout progrès des lumières est une garantie de notre avenir.
Le Danube donne vraiment l'impression d'un grand fleuve. Mais quel contraste avec le Rhin! Tandis que la rivière qui baigne Manheim, Mayence, Coblence, Cologne, avec ses deux voies ferrées latérales et ses innombrables bateaux de toute forme, réalise bien l'idée du «chemin qui marche», transportant d'innombrables masses de voyageurs et de marchandises, le magnifique Danube passe à travers des solitudes et ne semble employé qu'à faire tourner les roues des moulins à farine que portent des radeaux. D'où vient la différence? C'est que le Rhin coule vers l'occident et aboutit aux marchés de la Hollande et de l'Angleterre, tandis que le Danube porte ses eaux à la mer Noire, c'est-à-dire vers les contrées naguère encore frappées de malédiction par l'occupation turque. Entre Vukovar et Semlin, la rive gauche, du côté de la Hongrie, est basse, à moitié inondée, presque toujours bordée de saules et de peupliers, tandis que sur la rive droite, du côté de la Slavonie, les hauteurs de la Fiska-Gora forment des berges hautes et escarpées, dont le terrain rougeâtre se dérobe sous un massif continu de chênes et de hêtres.
Les moulins flottants que l'on rencontre à chaque instant sur le fleuve appartiennent la plupart à des juifs, comme l'indiquent les noms sémitiques des propriétaires: Jacob, Salomon, etc. En Hongrie, le commerce des blés et des farines est presque entièrement entre leurs mains, parce qu'ils sont mieux renseignés que leurs concurrents. Ceux-ci, au lieu de s'en plaindre, n'ont qu'à les imiter. À Illok, un vieux château fort crénelé domine la berge du haut d'une colline escarpée. Près de Palanka, petite ville aux maisons blanches, dans une île ceinte de saules, paît un grand troupeau de chevaux qui fait penser aux Pampas. A Kaménitz, un immense bâtiment, reflète, dans ses innombrables fenêtres, les rayons dorés du soleil qui s'abaisse. C'est un collège qu'on a dû évacuer, me dit-on, à cause de la malaria.
A Peterwardein, j'admire les merveilles de l'industrie. Le chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui aboutira à Constantinople, franchit le Danube sur un pont de deux arches, construit par la Société de Fives-Lille, puis passe en tunnel sous la vieille forteresse reconstruite par le prince Eugène. Après que le fleuve principal a reçu la Thisza, il s'élargit beaucoup et prend des aspects de Mississipi.