Comme l'a fait entendre M. Kálnoky, l'Autriche pourrait aussi compter sur l'Italie et même, en certaine mesure, sur l'Angleterre. Certes, le gouvernement anglais n'a signé avec les États de la triple alliance aucun traité et on peut ajouter, je pense, qu'il n'a même pris aucun engagement, parce que l'opinion publique et le Parlement ne veulent pas que l'Angleterre prenne à l'avance une position décidée dans les affaires du continent. Toutefois, plusieurs causes pourraient entraîner l'Angleterre dans le conflit. D'abord, tous les partis sont favorables à l'indépendance de la Bulgarie et opposés par conséquent à une intervention russe. M. Gladstone, sur ce point, approuve complètement l'attitude de lord Salisbury[[2]]. En second lieu, si les armées russes victorieuses s'avançaient dans la Péninsule, il est presque certain que la flotte anglaise entrerait dans la mer Noire pour les arrêter. Enfin, si un choc doit avoir lieu tôt ou tard entre la Russie et l'Angleterre, il vaut mieux pour elle combattre le colosse moscovite en Europe que dans les déserts de l'Asie centrale ou dans les gorges de l'Afghanistan.
Des députés bulgares s'étaient adressés à M. Gladstone pour le prier «d'élever encore une fois, en faveur de la Bulgarie, sa voix si puissante, qui a toujours été écoutée avec tant de respect et de sympathie par la grande nation russe, afin d'éloigner par ses conseils et sa médiation les graves dangers qui menaçaient leur pays et de sauver leur liberté et leur indépendance, dont la conquête avait reçu naguère son noble appui».
M. Gladstone leur répondit par la lettre suivante:
Hawarden Castle, 7 novembre 1886.
Messieurs,
J'ai eu l'honneur de recevoir votre appel, me demandant une déclaration publique relative aux affaires de la Bulgarie, et vous voulez bien rappeler ce que j'ai fait pour cette cause il y a maintenant dix ans. Mes opinions et mes désirs concernant les provinces émancipées ou autonomes de l'empire ottoman ont été toujours les mêmes. Je considère les libertés qu'elles ont obtenues du sultan comme devant être à leur usage et à leur profit et elles ne doivent être ni en tout ni en partie remises à nul autre. Ce fut un acte magnanime de la part du précédent empereur de Russie d'avoir obtenu pour la Bulgarie la liberté soumise à certaines obligations légitimes; mais si les Bulgares devaient être réduits en servitude, la noblesse de cet acte viendrait à disparaître. Je conserve l'espoir que le souverain actuel de la Russie sera fidèle aux traditions qui méritèrent a son regretté prédécesseur un juste tribut d'honneur et de gratitude. Je n'ai pas cru devoir élever ma voix en ce moment, parce que j'ai eu et ai encore la conviction qu'heureusement en Angleterre il n'y a nulle différence d'opinion à ce sujet, et je n'ai aucune raison de croire que ce sentiment du Royaume-Uni n'est pas fidèlement représenté dans les conseils de l'Europe par notre ministre actuel des affaires étrangères.
J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très dévoué serviteur.
W.-E. Gladstone.