Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour et presque en même temps admire, adore, encense le grand poète tragique, le philosophe du théâtre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant d'enthousiasme que de douleur, dispute ses restes à un roi;—et qui tout de suite, ô mobilité,—athénienne, populaire, humaine!—est prêt à rire, avec le poète insulteur, toutes les injures prodiguées à son dieu!

Telle est l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à
Athènes, à Paris.

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Le sujet de la comédie des Grenouilles est une querelle littéraire entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le trône tragique.—Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l'art grec, n'eût pas suffi pour faire une comédie: aussi est-elle précédée d'une introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue odyssée de fantaisie: le Voyage de Bacchus aux Enfers. C'est la première moitié de la pièce.

La plupart des pièces d'Aristophane, les Acharnéens, Plutus, les
Guêpes
, et à présent les Grenouilles, et tout à l'heure, les
Oiseaux
, se présentent comme divisées en deux parties.

Le reste de la comédie des Grenouilles est, si l'on peut ainsi parler, un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à la Critique de l'École des Femmes, mais avec la différence du temps, du genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l'ancienne comédie. D'ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n'est pas aussi évidemment personnel de la part d'Aristophane contre Euripide, qu'il l'est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine morale dans la pièce grecque l'emporte sur la critique littéraire; c'est le contraire dans la pièce française.

Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez Archélaos (il semble que la cour d'Archélaos fût pour les poëtes athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes français du dix-huitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théâtre, ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes, prend le parti d'aller aux Enfers chercher quelque ancien poëte digne de célébrer ses Fêtes: il veut en ramener Euripide.

Voilà déjà une parodie de la tragédie de Sémélé, dans laquelle Bacchus descendait aux Enfers pour y chercher sa mère. À peu près de même dans les Démoï d'Eupolis, pièce dont le chœur était composé d'habitants des dèmes d'Athènes, Myronidès, général célèbre au temps de Périclès et qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux d'Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et Périclès.

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Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu vermeil, joufflu, ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l'attirail d'Hercule, la massue, la peau de lion.—Phérécrate avait fait aussi un Faux Hercule. Ménandre en donna un également.