Cela est si vrai qu'Euripide, un des précurseurs de l'esprit moderne, cherchant toutes les occasions de propager les opinions nouvelles,—révolutionnaire, en un mot, comme nous dirions aujourd'hui, c'est-à-dire évolutionnaire,—Euripide n'était pas loin de faire des parabases dans la tragédie même, par les idées, sinon par la forme métrique (nous avons vu, du reste, par les Nuées, que l'anapeste n'était pas une nécessité[246]). Dans les Danaïdes, par exemple, c'était si bien Euripide qui exprimait ses idées par la voix du chœur, que ce chœur, composé de femmes, parlait au masculin.—Or, Aristophane lui-même, dans ses parabases comiques, n'abandonne jamais à ce point la fiction. Même lorsqu'il parle pour son compte, il n'oublie pas le sexe du coryphée dont il emprunte la voix. C'est ainsi qu'il dit dans les Nuées, faisant allusion aux prête-noms dont il avait usé d'abord: «Comme en ce temps-là, j'étais encore fille, et qu'il ne m'était pas permis de devenir mère,» etc. Mais Euripide, dans les Danaïdes, oublie complètement le personnage et parle tout-à-fait en son propre nom.

Songez donc, quel puissant élément d'action que la parabase, que cette harangue à la fois satirique et grave, familière et élevée, mêlée de réalité et de poésie, où le polémiste pouvait attaquer et se dérober, et, pour décocher une idée hardie, l'enrubanner de métaphores qui en cachaient la pointe sans l'émousser, ou l'empenner de drôleries qui la faisaient voler plus loin, pénétrer plus profondément! C'était souvent pour ce morceau privilégié que le poëte faisait la pièce. Tel événement, tel homme le frappaient; il les saisissait au passage, les crayonnait au vol; les vers, sur ses tablettes, s'improvisaient d'eux-mêmes. C'était moins le poëte qui prenait son sujet, que le sujet qui prenait son poëte, comme le journaliste chez nous.

Et, pour les spectateurs, quel intérêt aussi! Par la parabase, ils étaient eux-mêmes mis en jeu et pris à partie, introduits dans la comédie et dans l'action. On tremblait de s'entendre apostropher; mais on s'amusait de voir son voisin ridiculisé, en attendant qu'on le fût à son tour; et ce tour semblait reculé d'autant, comme quand les balles dans une bataille font tomber ceux qui sont autour de nous. Tel, atteint d'une flèche barbelée, forcé de dévorer son affront en silence, pensait ce que dit Lamachos, raillé par Dicéopolis dans les Acharnéens: «O démocratie! peut-on supporter de tels outrages!» ou ce que dit Neptune, dans les Oiseaux: «O démocratie! à quoi nous réduis-tu!»

Bon gré, mal gré, on souffrait tout, de la part des poëtes comiques, «ces fous privilégiés des vingt mille rois d'Athènes[247]».

C'était la vie du régime populaire dans ce qu'elle avait de plus libre, de plus agité, de plus heurté même; c'étaient les passions de la démocratie, se choquant, jaillissant en étincelles. Que de jouissances! et que d'aiguillons! Quelle fièvre, mais quelle joie! Quel bonheur de se sentir vivre, tous ensemble, poëte et spectateurs, avec une telle intensité! La parabase plaisait aux sages comme aux méchants: elle réprimait les abus, elle satisfaisait l'envie. Grâce à la mesure des vers, on retenait aisément par cœur les passages les plus malicieux, ou les plus beaux, ces sentences morales chéries des Grecs, offertes dans d'élégantes métaphores, ou bien ces portraits satiriques en deux coups de langue ineffaçables. En sortant du théâtre, on répétait ces vers, on les chantait, comme nos vaudevilles d'autrefois. Malheur aux pauvres hères, ou aux puissants, dont les noms prêtant à la raillerie, avaient retenti dans les anapestes! Théognis, le poëte à la glace, et le débauché Ariphrade, et le démagogue Hyperbolos, et le lâche Cléonyme, poltron et goinfre, devenaient plus fameux qu'ils n'eussent voulu. D'une représentation à l'autre, entre deux fêtes de Bacchus, les traits qu'on avait retenus volaient de bouche en bouche. Parfois c'était une tirade entière. Les représentations n'étant pas quotidiennes et ne revenant qu'à de longs intervalles, faisaient une impression d'autant plus vive. Tout était saisi, commenté, par l'esprit rapide et subtil des Athéniens; et on emportait de la comédie des sujets de discussions sur les places publiques et sous les portiques.

Il faut se figurer tout cela à la fois, pour bien comprendre la parabase et l'immense intérêt qu'y prenait tout le monde à des titres divers.

On l'a dit, si le grand ressort des sociétés modernes est la presse, à Athènes c'était la parole, c'est-à-dire la voix des orateurs et des poëtes. Par la parabase, la comédie, si elle eût été quotidienne, eût réuni à elle seule, la double puissance que chez nous la tribune et la presse exercent chacune à part: tribune, en effet, qui admettait tout, depuis l'éloquence et la poésie, jusqu'aux discussions d'affaires, avec statistique et arithmétique; depuis les pensées les plus hautes jusqu'aux drôleries et aux calembours; presse de tous les tons et de toutes les allures, depuis les paroles les plus graves d'un Times ou les plus acérées d'un Journal des Débats, jusqu'aux pochades fantastiques d'un Charivari ou d'un Punch.

Même en n'élevant la voix que de temps à autre, elle était déjà assez redoutable. Elle exerçait peut-être, à cause de cela même, une influence plus énergique et plus durable: chez nous, la régularité du bruit quotidien de la presse le rend monotone et assourdissant, et fait parfois qu'on ne l'entend plus; mais à Athènes, l'intermittence, et les époques assez distantes entre elles, des représentations comiques, préparaient à la parabase un public alerte et avide, qui avait eu le temps de sentir revenir son appétit de discours poétiques, de malices et de bouffonneries.

Aussi, le jour venu, comme on envahissait les gradins de l'amphithéâtre! Et comme, une fois là, assis ou debout, les vingt mille citoyens libres, et les dix mille métèques, soixante mille oreilles, attendaient avec joie ou avec crainte, les interpellations de la parabase, les révélations d'opinions nouvelles, les avis sérieux et plaisants assaisonnés de médisances, de railleries et d'invectives! Croyez-vous qu'en ce moment-là les hommes, d'État prévaricateurs, dilapidateurs des finances, violateurs de la constitution, ne fussent pas un peu inquiets tout en essayant de sourire, quand ils sentaient suspendu sur leur tête ce thyrse aigu, orné des pampres de Bacchus!

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