Pour parvenir à ces charges, ils étaient aidés par les clubs politiques ou conspirations (pour traduire littéralement le mot original) établies entre les principaux Athéniens afin de se soutenir les uns les autres, tant pour acquérir un office que pour se prêter un mutuel secours en justice. Ces clubs ou hétairies doivent avoir joué un rôle important dans le jeu pratique de la politique athénienne, et il est fort à regretter que nous ne possédions pas de détails à ce sujet. Nous savons qu'à Athènes ils étaient complètement oligarchiques de dispositions, tandis que l'égalité de position et de rang, ou quelque chose s'en rapprochant, a dû être essentielle à l'harmonie sociale des membres dans quelques villes. Il paraît que ces associations politiques existaient sous forme de gymnases pour l'exercice mutuel des membres, ou de syssitia pour des banquets communs. À Athènes elles étaient nombreuses, et sans doute non en bonne intelligence entre elles habituellement, puisque les antipathies qui séparaient les différents hommes oligarchiques étaient extrêmement fortes, et que l'union établie entre eux à l'époque des Quatre-Cents, résultant seulement du désir commun d'abattre la démocratie, ne dura que peu de temps. Mais la désignation des personnes devant servir en qualité de stratèges, et remplir d'autres charges importantes, dépendait beaucoup d'elles, aussi bien que la facilité de passer par l'épreuve de ce jugement de responsabilité auquel tout homme était exposé après son année de charge. Nicias, et des hommes en général de son rang et de sa fortune, soutenus par ces clubs et leur prêtant à leur tour de l'appui, composaient ce qu'on peut appeler les ministres, ou fonctionnaires individuels exécutifs, d'Athènes: hommes qui agissaient, donnaient des ordres pour des actes déterminés, et veillaient à l'exécution de ce qu'avaient résolu le sénat et l'assemblée publique, surtout en ce qui concernait les forces militaires et navales de la république, si considérables et si activement employées à cette époque. Les pouvoirs de détail possédés par les stratèges ont dû être très-grands et essentiels à la sûreté de l'État.
Tandis que Nicias était ainsi revêtu de ce qu'on peut appeler des fonctions ministérielles, Cléon n'avait pas assez d'importance pour être son égal; il était limité au rôle inférieur d'opposition. Nous verrons dans un autre chapitre comment il finit par avoir, pour ainsi dire, de l'avancement, en partie par sa propre pénétration supérieure, en partie par l'artifice malhonnête et le jugement injuste de Nicias et d'autres adversaires, dans l'affaire de Sphactérie. Mais son état était actuellement de trouver en faute, de censurer, de dénoncer; son théâtre d'action était le sénat, l'assemblée publique, les dikastèria; son principal talent était celui de la parole, dans lequel il a dû incontestablement surpasser tous ses contemporains. Les deux dons qui s'étaient trouvés réunis dans Périclès,—une capacité supérieure pour la parole aussi bien que pour l'action,—étaient maintenant séparés, et étaient échus, bien que tous deux à un degré très-inférieur, l'un à Nicias, l'autre à Cléon. En qualité d'homme d'opposition, d'un naturel ardent et violent, Cléon était extrêmement formidable à tous les fonctionnaires en exercice; et, grâce à son influence dans l'assemblée publique, il fut sans doute l'auteur de maintes mesures positives et importantes, allant ainsi au delà des fonctions qui appartiennent à ce qu'on appelle l'opposition. Mais bien qu'il fût l'orateur le plus puissant dans l'assemblée publique, il n'était pas pour cela le personnage le plus influent de la démocratie. Dans le fait, sa puissance de parole ressortait d'une manière d'autant plus saillante, qu'elle se trouvait séparée de cette position et de ses qualités, que l'on considérait, même à Athènes, comme presque essentielles pour faire d'un homme un chef dans la vie politique[253]…»
III
CLÉON, EUCRATE, LYSICLÈS, HYPERBOLOS.
«Dans le grand accroissement que prirent le commerce et la population à Athènes et au Pirée pendant les quarante dernières années, une nouvelle classe de politiques paraît être née: hommes engagés dans divers genres de commerce et de manufacture, qui commencèrent à rivaliser plus ou moins en importance avec les anciennes familles des propriétaires attiques. Ce changement fut analogue en substance à celui qui s'opéra dans les villes de l'Europe au moyen âge, où les marchands et les commerçants des diverses corporations commencèrent à entrer en concurrence avec les familles patriciennes dans lesquelles la suprématie avait résidé primitivement, et finirent par les supplanter. À Athènes, les personnes de famille et de condition anciennes ne jouissaient à cette époque d'aucun privilége politique, puisque, par les réformes d'Éphialtes et de Périclès, la constitution politique était devenue entièrement démocratique. Mais elles continuaient encore à former les deux plus hautes classes dans le sens solonien fondé sur la propriété, les Pentakosiomedimni et les Hippeis ou Chevaliers. Des hommes nouveaux enrichis par le commerce entraient sans doute dans ces classes, mais probablement en minorité seulement, et s'imprégnaient du sentiment de la classe tel qu'ils le trouvaient, au lieu d'y apporter aucun esprit nouveau. Or, un Athénien de cette classe pris individuellement, bien qu'il n'eût aucun titre légal à une préférence, s'il se mettait en avant comme candidat pour obtenir une influence politique, continuait cependant à être décidément préféré et bien accueilli par le sentiment social, à Athènes, qui conservait dans ses sympathies spontanées des distinctions effacées du code politique. Outre cette place toute préparée pour lui dans la sympathie générale, surtout avantageuse au début de la vie publique, il se trouvait en outre soutenu par les liens de famille, par les associations et les réunions politiques, etc., qui exerçaient une très-grande influence, tant sur la politique que sur la justice, à Athènes, et dont il devenait membre tout naturellement. Ces avantages n'étaient sans doute qu'auxiliaires; ils donnaient à un homme un certain degré d'influence, mais ils le laissaient achever le reste par ses propres qualités et sa capacité personnelle; néanmoins leur effet était très-réel, et ceux qui, sans les posséder, l'affrontaient et l'attaquaient dans l'assemblée publique, avaient à lutter contre de grands désavantages. Une personne d'une telle condition inférieure ou moyenne ne rencontrait ni présomption favorable ni indulgence de la part du public, qui la prissent à mi-chemin; et elle ne possédait pas non plus de relations établies pour encourager ses premiers succès, ou l'aider à sortir des premiers embarras. Elle en trouvait d'autres déjà en possession de l'ascendant, et bien disposés à abattre de nouveaux compétiteurs; de sorte qu'elle avait à faire son chemin sans aide, du premier pas jusqu'au dernier, par des qualités toutes personnelles, par une présence assidue aux assemblées, par la connaissance des affaires, par la puissance d'un langage frappant, et en même temps par une audace inébranlable, qui seule pouvait lui permettre de tenir tête à cette opposition et à cette inimitié qu'elle rencontrait de la part d'hommes politiques de haute naissance et de réunions de parti organisées, aussitôt qu'elle paraissait gagner de l'importance.
La libre marche des affaires politiques et judiciaires produisit plusieurs hommes de cette sorte, pendant les années où commence la guerre du Péloponnèse et pendant celles qui la précèdent immédiatement. Même pendant que Périclès vivait encore, ils paraissent s'être élevés en plus ou moins grand nombre. Mais l'ascendant personnel de cet homme illustre, qui combinait une position aristocratique avec un fort et véritable sentiment démocratique, et une vaste intelligence qui se trouve rarement attachée à l'une ou à l'autre, donnait à la politique athénienne un caractère particulier. Le monde athénien se partageait en partisans et en adversaires de cet homme d'État, et dans le nombre il y avait des individus de haute et de basse naissance, bien que le parti aristocratique proprement appelé ainsi, la majorité des Athéniens opulents et de haute naissance, ou lui fût opposé, ou ne l'aimât pas. C'est environ deux années après sa mort que nous commençons à entendre parler d'une nouvelle classe d'hommes politiques: Eucrate, le cordier; Cléon, le corroyeur; Lysiclès, le marchand de moutons; Hyperbolos, le lampiste, dont les deux premiers doivent cependant avoir été déjà bien connus comme orateurs dans l'Assemblée, même du vivant de Périclès. Entre eux tous, le plus distingué était Cléon, fils de Cléænetos.
Cléon acquit sa première importance parmi les orateurs opposés à Périclès, de sorte qu'il obtint ainsi, pendant sa première carrière politique, l'appui des nombreux et aristocratiques adversaires de ce personnage. Thucydide le représente en termes généraux comme l'homme du caractère et du tempérament le plus violents à Athènes, comme déloyal dans ses calomnies et virulent dans ses invectives et ses accusations. Aristophane, dans sa comédie des Chevaliers, reproduit ces traits avec d'autres nouveaux et distincts, aussi bien qu'avec des détails exagérés, comiques, satiriques et méprisants. Sa comédie dépeint Cléon au point de vue sous lequel le voyaient les Chevaliers d'Athènes: un apprêteur de cuir, sentant la tannerie; un braillard de basse naissance, terrifiant ses adversaires par la violence de ses accusations, l'élévation de sa voix, l'impudence de ses gestes, de plus comme vénal dans sa politique, menaçant d'accuser les gens et recevant ensuite de l'argent pour se désister, voleur du trésor public, persécutant le mérite aussi bien que le rang, et courtisant la faveur de l'assemblée par les cajoleries les plus basses et les plus coupables. Les attributs généraux présentés par Thucydide,—séparément d'Aristophane, qui ne fait pas profession d'écrire l'histoire,—peuvent être raisonnablement acceptés, l'invective puissante et violente, souvent déloyale de Cléon, en même temps que son assurance et son audace dans l'assemblée publique. Des hommes de la classe moyenne, tels que Cléon et Hyperbolos, qui parlaient sans cesse dans l'assemblée et tâchaient d'y prendre un rôle dominant, contre des personnes qui avaient de plus grandes prétentions de famille qu'eux, devaient être assurément des hommes d'une audace plus qu'ordinaire. Sans cette qualité, ils n'auraient jamais triomphé de l'opposition qui leur était faite. Il est assez probable qu'ils la possédaient à un degré choquant, et, même s'ils ne l'avaient pas eue, la même mesure d'arrogance que le rang et la position d'Alcibiade faisaient supporter en lui, eussent passé chez eux pour une impudence intolérable. Par malheur, nous n'avons pas d'exemples qui nous permettent d'apprécier l'invective de Cléon.
Nous ne pouvons déterminer si elle était plus virulente que celle de Démosthènes et d'Eschine, soixante-dix ans plus tard, chacun de ces éminents orateurs imputant à l'autre l'impudence la plus éhontée, la calomnie, le parjure, la corruption, la haute voix et l'audace révoltante des manières, dans un langage que Cléon aurait difficilement surpassé par l'intensité de l'objurgation, bien que sans doute il restât infiniment au-dessous en perfection classique. Et nous ne pouvons même pas dire dans quelle mesure les dénonciations portées par Cléon contre Périclès, à la fin de sa carrière, étaient plus violentes que les mémorables invectives contre la vieillesse de sir Robert Walpole, par lesquelles s'ouvrit la carrière politique de lord Chatam. Le talent d'invectives que possédait Cléon, employé d'abord contre Périclès, était regardé comme une grande impudence par les partisans de cet illustre homme d'État, aussi bien que par les citoyens impartiaux et judicieux. Mais, parmi les nombreux ennemis de Périclès, il était applaudi comme une explosion d'indignation patriotique, et procurait à l'orateur cet appui étranger d'abord, qui le soutenait, jusqu'à ce qu'il acquît son empire personnel sur l'assemblée publique.
Par quels degrés ou par quelles causes cet empire s'accrut-il peu à peu? c'est ce que nous ignorons… Il était arrivé à une sorte d'ascendant que décrit Thucydide en disant que Cléon était «à cette époque l'orateur de beaucoup le plus persuasif aux yeux du peuple.» Le fait de la grande puissance de parole de Cléon et de son talent à traiter les affaires publiques d'une manière populaire, est mieux attesté que toute autre chose relative à lui, en ce qu'il repose sur deux témoins qui lui sont hostiles: Thucydide et Aristophane.
L'Assemblée et le Dikastèrion étaient le théâtre et le domaine de Cléon: car le peuple athénien, pris collectivement dans son lieu de réunion, et le peuple athénien, pris individuellement, n'était pas toujours la même personne et n'avait pas la même manière de juger: Démos siégeant dans la Pnyx était un homme différent de Démos au logis. La haute combinaison de qualités que possédait Périclès exerçait une influence et sur l'un et sur l'autre; mais Cléon dominait considérablement le premier, sans être en grande estime auprès du second… Comme les grands journaux dans les temps modernes, Cléon paraissait souvent guider le public, parce qu'il donnait une vive expression à ce que ce dernier sentait déjà, et le développait dans ses rapports et ses conséquences indirectes[254].»