Non, c'est votre fils qui périt par des mains impies.
LA MÈRE DE DIEU.
Ah! que dis-tu? tu me fais mourir.
LE CHŒUR.
Regarde ton fils comme perdu.
L'avant-dernière réplique est précisément celle de la nourrice à Phèdre dans Euripide, à la suite de ce vers célèbre: «Hippolyte? grands dieux!—C'est toi qui l'as nommé.—Ah! que dis-tu? tu me fais mourir!» Il semblerait que le premier cri de la Mère de Dieu dût être pour son fils et non pour elle-même; on n'aime pas que sa première pensée soit celle-ci: «Quoi donc! Veut-on me tuer?» Cela est peut-être plus réel, mais certainement moins idéal, et le personnage de la Mère de Dieu doit être plus près de l'idéal que du réel.
Le chœur lui apprend avec plus de détail qu'au point du jour son fils mourra, que pendant toute cette nuit on le juge.—Survient un second messager: il annonce qu'un disciple perfide a trahi le maître pour de l'argent. Il raconte comment celui-ci, après la cène et le lavement des pieds, était allé au Jardin des Oliviers prier son père, et comment, dans ce jardin même, le traître, avec une troupe de gens armés, est venu le surprendre et le livrer en l'embrassant.—Les mots du récit de l'Évangile sont conservés çà et là, et des expressions empruntées au polythéisme viennent s'y mêler bizarrement: «Le traître! avoir livré le chef de nos mystères (le mystagogue)!… L'illustre Pierre aussi a renié le maître. Seul le disciple qui a coutume de poser la tête sur son sein l'a suivi sans trembler. Il m'a semblé que j'entendais une voix (celle d'un homme, ou celle d'un ange? on ne sait) dire lentement, comme si elle s'adressait tout bas au scélérat qui a vendu le maître: Crime impie! O misérable! ne crains-tu pas Dieu?…» Par cette transition fantastique, le messager se lance dans une prosopopée, ou long discours indirect, d'environ soixante-quinze vers. La pendaison de Judas y est prédite; des morceaux du Credo y sont enchâssés dans des formules du vocabulaire tragique; on y parle de l'Enfer avec des périphrases faites pour le Phlégéton.—Et cependant ce damné pourra être sauvé encore, s'il se repent:—idée remarquable au IVe siècle.
La Mère de Dieu répond, si tant est qu'il y ait à répondre, car ce sont plutôt des monologues qui se succèdent sans s'inquiéter l'un de l'autre qu'un dialogue véritable; sa réponse n'a pas moins d'une centaine de vers; elle commence sur un ton parfaitement païen: «O terre, mère de toutes choses, ô voûtes du ciel radieux, quel discours viens-je d'entendre!…» À son tour, elle parle longuement à Judas toujours absent, et maudit sa scélératesse. Entre beaucoup d'autres pièces de rapport qui composent cette mosaïque, on retrouve vers la fin les paroles que prononce Thésée dans Hippolyte:
Quoi! ne devrait-on pas à des signes certains
Reconnaître le cœur des perfides humains?
Elle veut se rendre auprès de son fils; le chœur la retient: «Ah! ah! ah! ah! Tais-toi, tais-toi, tu ne pourras plus voir ton fils vivant.—Hélas! quel nouveau malheur m'annoncent tes larmes?—Je ne sais, mais voici qui va nous instruire du sort de ton fils.»—Survient un troisième messager. — Le procédé est peu varié, et l'auteur ne cherche pas assez à dissimuler qu'au lieu de se passer en action, toute la pièce se passe en récits. Seulement celui-là n'est pas un messager si abstrait que les autres, c'est un aveugle à qui le Christ a rendu la vue.—Le messager: «Ton fils doit mourir en ce jour; tel est l'arrêt des scribes et des prêtres.» Il raconte l'acharnement des Juifs, semblables, autour de l'accusé, à des chiens furieux; le juge faible, étonné de ses réponses, et n'osant le déclarer innocent: «Allons, parlez, dit-il au peuple; faut-il que Jésus meure ou non? Lequel vaut-il mieux relâcher, lui, ou l'un de ces brigands qui sont en prison?» Ils répondent avec de grands cris que c'est Jésus qui doit mourir en croix, et qu'il faut relâcher le brigand. Le juge essaye de leur persuader le contraire, mais il n'y peut réussir. Voilà le jour qui paraît; on va traîner l'accusé hors des portes. La Mère de Dieu répond à ce récit par de belles métaphores très-déplacées qu'elle aurait dû laisser où elle les a prises; mais bientôt elle pousse des cris de douleur en apercevant son fils traîné et enchaîné. Elle veut s'élancer vers lui. Le peuple la menace. Le chœur exhorte la Mère de Dieu à se tenir à l'écart: «D'ici on aperçoit tout au loin, regardons.» Serait-ce que le cortège tout entier de la passion était supprimé ainsi? Je ne le crois pas; en admettant que la pièce fût destinée à être représentée, la procession devait être le principal de la fête.