Pour ne parler que de la comédie, celle qu'on appelle la comédie ancienne jouissait d'un privilége singulier: au milieu de la pièce, à travers l'action, le poëte prenait la parole, par la bouche du coryphée ou du principal personnage, et discourait des affaires du moment avec une liberté complète, comme il eût fait à la tribune de l'Agora, et même avec cette différence que lui, sur le théâtre, avait seul la parole et qu'on ne pouvait lui répliquer. C'était comme nos prédicateurs[4].
Aussi ne pouvait-on avant un certain âge se déclarer poëte comique et jouir de ce privilége. Chose singulière et digne de remarque: à trente ans, le citoyen pouvait entrer au Sénat; à vingt ans, il pouvait faire partie de l'Assemblée du peuple, non-seulement pour y voter, mais même pour y prendre la parole; et avec cela, s'il en faut croire un des scholiastes d'Aristophane, on ne pouvait avant trente ans, et peut-être même avant quarante (il est incertain sur le chiffre), se déclarer poëte comique. Ainsi la fonction de poëte comique était considérée comme plus délicate que celle même de membre de l'Assemblée.
Et c'est pour cela qu'Aristophane, selon ce scholiaste, aurait donné ses premières pièces sous les noms de Philonidès et de Callistrate, poëtes à ce qu'il paraît, et non pas acteurs ainsi qu'on l'a prétendu.-—«Comme j'étais encore fille, dit-il plaisamment (dans un de ces passages où il prenait la parole[5] au milieu de la comédie), et qu'il ne m'était pas permis de devenir mère, je confiai à des mains étrangères l'enfant que j'avais mis au monde en secret; et vous, Athéniens, vous me fîtes la grâce de le nourrir et de l'élever.»
Quelques-uns, il est vrai, expliquent ces prête-noms seulement par la peur de ne pas réussir, par la modestie ou par la prudence de l'auteur[6].
Quoi qu'il en soit, cette loi, ou du moins cette coutume, des trente ans, sinon des quarante, met bien en lumière l'importance démocratique de la comédie ancienne à Athènes.
Une autre loi défendait aux membres de l'Aréopage d'écrire des comédies, moins sans doute à cause de la gravité, de leur caractère, que parce que c'eût été réunir sur la même tête deux fonctions incompatibles, celle de juge, et celle, en quelque sorte, d'accusateur public.
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La comédie ancienne était donc politique et militante. Celle qui vint ensuite, et qu'on appelle comédie moyenne, fut plutôt philosophique ou allégorique. Enfin, la comédie nouvelle, dont nous n'avons pas à nous occuper, représente les mœurs générales de l'humanité, et, n'ayant plus rien de local, put être facilement imitée par les Latins et les Modernes.
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La comédie ancienne était essentiellement locale et mêlée à la vie publique d'Athènes, essentiellement démocratique, même lorsqu'elle combattait la démocratie: à Athènes, l'esprit faisait tout passer, même la caricature du peuple; Aristophane en est un exemple éclatant, notamment par sa comédie des Chevaliers, que nous analyserons tout à l'heure.