La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des Laconiens réconciliés. «Chantons Sparte, disent les Laconiens en terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas, bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et conduit le chœur.—Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert d'airain[49].»

Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela finit comme la fable des Deux Pigeons; mais il y a ici bien plus de deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.

Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!

* * * * *

Telle est cette liberté gaillarde dont parle quelque part Fontenelle. Gaillarde est bien modeste. Lysistrata, nous l'avons dit, est tout bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui commentent les énormités d'action.

Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant trente mille spectateurs!

Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être plus réservé que les autres poëtes comiques de son temps? Vive Bacchus! Quelle réserve!… Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort. Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans le Jugement de Pâris, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théâtre; ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même, n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!… Mais elle se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave. Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même, la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, «les spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le tourment de Cinésias.»

Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout entière sont plutôt indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête, ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie: n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade? «Plus d'amour, partant plus de joie!» Cette comédie est donc, à proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?

Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des phallophories, le culte de Priape, les rôles de femmes joués par des hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.

Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel! quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!