/*
Époux de province 2,88 Époux de la Seine 1,56
—————————- = —— = 1,98 —————————- = —— = 2,0
Veufs de province 1,45 Veufs de la Seine 0,75
Épouses de province 1,49 Épouses de la Seine 1,79 —————————- = —— = 1,91 —————————- = —— = 1,92 Veuves de province 0,78 Veuves de la Seine 0,93 */
Le coefficient des veufs est environ la moitié de celui des époux. Il n'y a donc aucune exagération à dire que l'aptitude des veufs pour le suicide est fonction de l'aptitude correspondante des gens mariés; en d'autres termes, la première est, en partie, une conséquence de la seconde. Mais alors, puisque le mariage, même en l'absence d'enfants, préserve le mari, il n'est pas surprenant que le veuf garde quelque chose de cette heureuse disposition.
En même temps qu'il résout la question que nous nous étions posée, ce résultat jette quelque lumière sur la nature du veuvage. Il nous apprend, en effet, que le veuvage n'est pas par lui-même une condition irrémédiablement mauvaise. Il arrive très souvent qu'il vaut mieux que le célibat. La vérité, c'est que la constitution morale des veufs et des veuves n'a rien de spécifique, mais dépend de celle des gens mariés du même sexe et dans le même pays. Elle n'en est que le prolongement. Dites-moi comment, dans une société donnée, le mariage et la vie de famille affectent hommes et femmes, je vous dirai ce qu'est le veuvage pour les uns et pour les autres. Il se trouve donc, par une heureuse compensation, que si, là où le mariage et la société domestique sont en bon état, la crise qu'ouvre le veuvage est plus douloureuse, on est mieux armé pour y faire face; inversement, elle est moins grave quand la constitution matrimoniale et familiale laisse davantage à désirer, mais, en revanche, on est moins bien trempé pour y résister. Ainsi, dans les sociétés où l'homme profite de la famille plus que la femme, il souffre plus qu'elle quand il reste seul, mais, en même temps, il est mieux en état de supporter cette souffrance, parce que les salutaires influences qu'il a subies l'ont rendu plus réfractaire aux résolutions désespérées.
IV.
Le tableau suivant résume les faits qui viennent d'être établis[189].
Influence de la famille sur le suicide dans chaque sexe.
/* +———————————-+——————-+————————-+ | HOMMES | +———————————-+——————-+————————-+ | | TAUX | COEFFICIENT | | |des suicides.| de préservation | | | | par rapport | | | |aux célibataires.| +———————————-+——————-+————————-+ |Célibataires de 45 ans.| 975 | | +———————————-+——————-+————————-+ |Époux avec enfants. | 336 | 2,9 | +———————————-+——————-+————————-+ |Époux sans enfants. | 644 | 1,5 | +———————————-+——————-+————————-+ | | | | +———————————-+——————-+————————-+ |Célibataires de 60 ans.| 1.504 | | +———————————-+——————-+————————-+ |Veufs avec enfants. | 937 | 1,6 | +———————————-+——————-+————————-+ |Veufs sans enfants | 1,258 | 1,2 | +———————————-+——————-+————————-+ | FEMMES | +———————————-+——————-+————————-+ | | TAUX | COEFFICIENT | | |des suicides.| de préservation | | | | par rapport | | | |aux célibataires.| +———————————-+——————-+————————-+ |Filles de 42 ans. | 150 | | +———————————-+——————-+————————-+ |Épouses avec enfants. | 79 | 1,89 | +———————————-+——————-+————————-+ |Épouses sans enfants. | 221 | 0,67 | +———————————-+——————-+————————-+ | | | | +———————————-+——————-+————————-+ |Filles de 60 ans. | 196 | | +———————————-+——————-+————————-+ |Veuves avec enfants. | 186 | 1,06 | +———————————-+——————-+————————-+ |Veuves sans enfants. | 322 | 0,60 | +———————————-+——————-+————————-+ */
Il ressort de ce tableau et des remarques qui précèdent que le mariage a bien sur le suicide une action préservatrice qui lui est propre. Mais elle est très restreinte et, de plus, elle ne s'exerce qu'au profit d'un seul sexe. Quelque utile qu'il ait été d'en établir l'existence—et on comprendra mieux cette utilité dans un prochain chapitre[190]—il reste que le facteur essentiel de l'immunité des gens mariés est la famille, c'est-à-dire le groupe complet formé par les parents et les enfants. Sans doute, comme les époux en sont membres, ils contribuent eux aussi, pour leur part, à produire ce résultat, seulement ce n'est pas comme mari ou comme femme, mais comme père ou comme mère, comme fonctionnaires de l'association familiale. Si la disparition de l'un d'eux accroît les chances que l'autre a de se tuer, ce n'est pas parce que les liens qui les unissaient personnellement l'un à l'autre sont rompus, mais parce qu'il en résulte un bouleversement de la famille dont le survivant subit le contrecoup. Nous réservant d'étudier plus loin l'action spéciale du mariage, nous dirons donc que la société domestique, tout comme la société religieuse, est un puissant préservatif contre le suicide.
Cette préservation est même d'autant plus complète que la famille est plus dense, c'est-à-dire comprend un plus grand nombre d'éléments.