Elle s'observe d'une manière encore plus frappante à l'intérieur de l'empire austro-hongrois. Les corps d'armée qui ont le coefficient d'aggravation le plus élevé sont ceux qui tiennent garnison dans les régions où les civils jouissent de la plus forte immunité, et inversement:
/* +—————————+——————————————-+—————————-+ | TERRITOIRES | COEFFICIENT D'AGGRAVATION | SUICIDES | | MILITAIRES. | des soldats par | des civils | | | rapport aux civils | au delà de 20 ans | | | | pour 1 million. | +—————————+——————————————-+—————————-+ |Vienne (Autriche | 1,42 | 660 | |inférieure et | | | |supérieure. | | | |Salzbourg). | | | +—————————+———————-+——————-+————+—————+ |Bruno (Moravie | 2,41 | | 580 | | |et Silésie). | | | | | +—————————+———————-+ +————+ | |Prague (Bohème). | 2,58 | Moyenne | 620 | Moyenne | +—————————+———————-+ +————+ | |Innsbruck (Tyrol, | 2,41 | 2,46 | 240 | 480 | | Vorarlberg). | | | | | +—————————+———————-+——————-+————+—————+ |Zara (Dalmatie). | 3,48 | | 250 | | +—————————+———————-+ +————+ | |Graz (Steiermarck,| | Moyenne | | Moyenne | |Carinthie, | 3,58 | | 290 | | |Carniole). | | 3,82 | | 283 | +—————————+———————-+ +————+ | |Cracovie (Galicie | 4,41 | | 310 | | |et Bukovine). | | | | | +—————————+——————————————-+—————————-+ */
Il n'y a qu'une exception, c'est celle du territoire d'Innsbruck où le taux des civils est faible et où le coefficient d'aggravation n'est que moyen.
De même, en Italie, Bologne est de tous les districts militaires celui où les soldats se tuent le moins (180 suicides pour 1.000.000); c'est aussi celui où les civils se tuent le plus (89,5). Les Pouilles et les Abbruzzes, au contraire, comptent beaucoup de suicides militaires (370 et 400 pour un million) et seulement 15 ou 16 suicides civils. On peut faire en France des remarques analogues. Le gouvernement militaire de Paris avec 260 suicides pour un million est bien au-dessous du corps d'armée de Bretagne qui en a 440. Même, à Paris, le coefficient d'aggravation doit être insignifiant puisque, dans la Seine, un million de célibataires de 20 à 25 ans donne 214 suicides.
Ces faits prouvent que les causes du suicide militaire sont, non seulement différentes, mais en raison inverse de celles qui contribuent le plus à déterminer les suicides civils. Or, dans les grandes sociétés européennes, ces derniers sont surtout dus à cette individuation excessive qui accompagne la civilisation. Les suicides militaires doivent donc dépendre de la disposition contraire, à savoir d'une individuation faible ou de ce que nous avons appelé l'état d'altruisme. En fait, les peuples où l'armée est le plus portée au suicide, sont aussi ceux qui sont le moins avancés et dont les mœurs se rapprochent le plus de celles qu'on observe dans les sociétés inférieures. Le traditionnalisme, cet antagoniste par excellence de l'esprit individualiste, est beaucoup plus développé en Italie, en Autriche et même en Angleterre qu'en Saxe, en Prusse et en France. Il est plus intense à Zara, à Cracovie, qu'à Graz et qu'à Vienne, dans les Pouilles qu'à Rome ou à Bologne, dans la Bretagne que dans la Seine. Comme il préserve du suicide égoïste, on comprend sans peine que, là où il est encore puissant, la population civile compte peu de suicides. Seulement, il n'a cette influence prophylactique que s'il reste modéré. S'il dépasse un certain degré d'intensité, il devient lui-même une source originale de suicides. Mais l'armée, comme nous le savons, tend nécessairement à l'exagérer, et elle est d'autant plus exposée à excéder la mesure que son action propre est davantage aidée et renforcée par celle du milieu ambiant. L'éducation qu'elle donne a des effets d'autant plus violents qu'elle se trouve être plus conforme aux idées et aux sentiments de la population civile elle-même; car, alors, elle n'est plus contenue par rien. Au contraire, là où l'esprit militaire est sans cesse et énergiquement contredit par la morale publique, il ne saurait être aussi fort que là où tout concourt à incliner le jeune soldat dans la même direction. On s'explique donc que, dans les pays où l'état d'altruisme est suffisant pour protéger dans une certaine mesure l'ensemble de la population, l'armée le porte facilement à un tel point qu'il y devient la cause d'une notable aggravation[242].
2° Dans toutes les armées, les troupes d'élite sont celles où le coefficient d'aggravation est le plus élevé.
/* +———————-+—————-+———————+————————————-+ | |AGE MOYEN |SUICIDES | COEFFICIENT | | |réel ou |pour 1 | D'AGGRAVATION. | | |probable. |million. | | +———————-+—————-+———————+————————————-+ | | | | |Par rapport à la | |Corps spéciaux |De 30 à 35.|570 (1862-78).| 2,45 |population civile | |de Paris. | | | |masculine, de 35 | +———————-+—————-+———————+———|ans, tout état | |Gendarmerie. | — |570 (1873). | 2,45 |civil réuni[243]. | +———————-+—————-+———————+————————————-+ |Vétérans | | | |Par rapport aux | |(supprimés |De 45 à 55.|2.860 |2,37 |célibataires du | |en 1872). | | | |même âge, des | | | | | |années 1889-91. | +———————-+—————-+———————+————————————-+ */
Ce dernier chiffre, ayant été calculé par rapport aux célibataires de 1889-91, est beaucoup trop faible, et pourtant il est bien supérieur à celui des troupes ordinaires. De même, dans l'armée d'Algérie, qui passe pour être l'école des vertus militaires, le suicide a donné pendant la période 1872-78 une mortalité double de celle qu'ont fournie, au même moment, les troupes stationnées en France (570 suicides pour 1 million au lieu de 280). Au contraire, les armes les moins éprouvées sont les pontonniers, le génie, les infirmiers, les ouvriers d'administration, c'est-à-dire celles dont le caractère militaire est le moins accusé. De même, en Italie, tandis que l'armée, en général, pendant les années 1878-81 donnait seulement 430 cas pour un million, les bersagliers en avaient 580, les carabiniers 800, les écoles militaires et les bataillons d'instruction 1.010.
Or, ce qui distingue les troupes d'élite, c'est le degré intense auquel y atteint l'esprit d'abnégation et de renoncement militaire. Le suicide dans l'armée varie donc comme cet état moral.
3° Une dernière preuve de cette loi, c'est que le suicide militaire est partout en décadence. En France, en 1862, il y avait 630 cas pour un million; en 1890 il n'y en a plus que 280. On a prétendu que cette décroissance était due aux lois qui ont réduit la durée du service. Mais ce mouvement de régression est bien, antérieur à la nouvelle loi sur le recrutement. Il est continu depuis 1862, sauf un relèvement assez important de 1882 à 1888[244]. On le retrouve d'ailleurs partout. Les suicides militaires sont passés, en Prusse, de 716 pour un million, en 1877, à 457 en 1893; dans l'ensemble de l'Allemagne, de 707 en 1877, à 550 en 1890; en Belgique, de 391 en 1885, à 185 en 1891; en Italie, de 431 en 1876, à 389 en 1892. En Autriche et en Angleterre la diminution est peu sensible, mais il n'y a pas accroissement (1.209, en 1892, dans le premier de ces pays, et 210 dans le second en 1890, au lieu de 1.277 et 217 en 1876).