Les crises politiques ont le même effet. En France, tandis que, de 1840 à 1846, la courbe des meurtres était restée stationnaire, en 1848, elle remonte brusquement, pour atteindre son maximum en 1849 avec 240[368]. Le même phénomène s'était déjà produit pendant les premières années du règne de Louis-Philippe. Les compétitions des partis politiques y furent d'une extrême violence. Aussi est-ce à ce moment que les meurtres atteignent le plus haut point où ils soient parvenus pendant toute la durée du siècle. De 204 en 1830, ils s'élèvent à 264 en 1831, chiffre qui ne fut jamais dépassé; en 1832, ils sont encore à 253 et à 257 en 1833. En 1834, une baisse brusque se produit qui s'affirme de plus en plus; en 1838, il n'y a plus que 145 cas, soit une diminution de 44 %. Pendant ce temps, le suicide évoluait en sens inverse. En 1833 il est au même niveau qu'en 1829 (1.973 cas d'un côté, 1.904 de l'autre); puis en 1834, un mouvement ascensionnel commence qui est très rapide. En 1838, l'augmentation est de 30 %.
4° Le suicide est beaucoup plus urbain que rural. C'est le contraire pour l'homicide. En additionnant ensemble les meurtres, parricides et infanticides, on trouve que, dans les campagnes, en 1887, il s'est commis 11,1 crimes de ce genre et 8,6 seulement dans les villes. En 1880, les chiffres sont à peu près les mêmes; ils sont respectivement de 11,0 et de 9,3.
5° Nous avons vu que le catholicisme diminue la tendance au suicide tandis que le protestantisme l'accroît. Inversement, les homicides sont beaucoup plus fréquents dans les pays catholiques que chez les peuples protestants:
/* +——————-+—————————————-+—————————————+ | PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS | | catholiques | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants| +——————-+—————————————-+—————————————+ |Italie. | 70 | 23,1 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Espagne. | 64,9 | 8,2 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Hongrie. | 56,2 | 8,2 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Autriche. | 10,2 | 8,7 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Irlande. | 8,1 | 2,3 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Belgique. | 8,5 | 4,2 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |France. | 6,4 | 5,6 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Moyennes. | 32,1 | 9,1 | +——————-+—————————————-+—————————————+ | PAYS | HOMICIDES simples | ASSASSINATS | | protestants | pour 1 million d'habitants|pour 1 million d'habitants| +——————-+—————————————-+—————————————+ |Allemagne. | 3,4 | 3,3 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Angleterre. | 3,9 | 1,7 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Danemark. | 4,6 | 3,7 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Hollande. | 3,1 | 2,5 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Écosse. | 4,4 | 0,70 | +——————-+—————————————-+—————————————+ |Moyennes. | 3,8 | 2,3 | +——————-+—————————————-+—————————————+ */
Surtout pour ce qui est de l'homicide simple, l'opposition entre ces deux groupes de sociétés est frappante.
Le même contraste s'observe à l'intérieur de l'Allemagne. Les districts qui s'élèvent le plus au-dessus de la moyenne sont tous catholiques; ce sont Posen (18,2 meurtres et assassinats par million d'habitants), Donau (16,7), Bromberg (14,8), la Haute et la Basse-Bavière (13,0). De même encore, à l'intérieur de la Bavière, les provinces sont d'autant plus fécondes en homicides qu'elles comptent moins de protestants:
Provinces.
/* +—————+—————-+—————+—————-+—————+—————-+ |À MINORITÉ|MEURTRES et|À MAJORITÉ|MEURTRES et|OÙ IL Y A |MEURTRES et| |catholique|assassinats|catholique|assassinats|PLUS de |assassinats| | |pour un | |pour un |90% de |pour un | | |million | |million |cathol. |million | | |d'habitants| |d'habitants| |d'habitants| +—————+—————-+—————+—————-+—————+—————-+ |Palatinat | |Franconie | |Haut- | | |du Rhin | 2,8 |inférieure| 9 |Palatinat | 4,3 | +—————+—————-+—————+—————-+—————+—————-+ |Franconie | | Souabe | |Haute- | | |centrale | 6,9 | | 9,2 |Bavière | 13,0 | +—————+—————-+—————+—————-+—————+—————-+ |Haute- | | | |Basse- | | |Franconie | 6,9 | | |Bavière | 13,0 | +—————+—————-+—————+—————-+—————+—————-+ |Moyenne | 5,5 | Moyenne | 9,1 | Moyenne | 10,1 | +—————+—————-+—————+—————-+—————+—————-+ */
Seul, le Haut-Palatinat fait exception à la loi. Il n'y a d'ailleurs qu'à comparer le tableau précédent avec celui nomme Provinces bavaroises (1867-75) pour que l'inversion entre la répartition du suicide et celle de l'homicide apparaisse avec évidence.
6° Enfin, tandis que la vie de famille a sur le suicide une action modératrice, elle stimule plutôt le meurtre. Pendant les années 1884-87, un million d'époux donnait, en moyenne, par an, 5,07 meurtres; un million de célibataires au-dessus de 15 ans, 12,7. Les premiers paraissent donc jouir, par rapport aux seconds, d'un coefficient de préservation égal à environ 2,3. Seulement, il faut tenir compte de ce fait que ces deux catégories de sujets n'ont pas le même âge et que l'intensité du penchant homicide varie aux différents moments de la vie. Les célibataires ont en moyenne de 25 à 30 ans, les époux environ 45. Or c'est entre 25 et 30 ans que la tendance au meurtre est maxima; un million d'individus de cet âge produit annuellement 15,4 meurtres, tandis qu'à 45 ans le taux n'est plus que de 6,9. Le rapport entre le premier de ces nombres et le second est égal à 2,2. Ainsi, par le seul fait de leur âge plus avancé, les gens mariés devraient commettre 2 fois moins de meurtres que les célibataires. Leur situation, privilégiée en apparence, ne vient donc pas de ce qu'ils sont mariés, mais de ce qu'ils sont plus âgés. La vie domestique ne leur confère aucune immunité.