Il n'est donc pas exact que le suicide ait d'heureux contrecoups qui en diminuent l'immoralité et qu'il puisse, par conséquent, y avoir intérêt à n'en pas gêner le développement. Ce n'est pas un dérivatif de l'homicide. Sans doute, la constitution morale dont dépend le suicide égoïste et celle qui fait régresser le meurtre chez les peuples les plus civilisés sont solidaires. Mais le suicidé de cette catégorie, loin d'être un meurtrier avorté, n'a rien de ce qui fait le meurtrier. C'est un triste et un déprimé. On peut donc condamner son acte sans transformer en assassins ceux qui sont sur la même voie que lui. Dira-t-on que blâmer le suicide, c'est, du même coup, blâmer et, par suite, affaiblir l'état d'esprit d'où il procède, à savoir cette sorte d'hyperesthésie pour tout ce qui concerne l'individu? que, par là, on risque de renforcer le goût de l'impersonnalité et l'homicide qui en dérive? Mais l'individualisme, pour pouvoir contenir le penchant au meurtre, n'a pas besoin d'atteindre ce degré d'intensité excessive qui en fait une source de suicides. Pour que l'individu répugne à verser le sang de ses semblables, il n'est pas nécessaire qu'il ne tienne à rien qu'à lui-même. Il suffit qu'il aime et qu'il respecte la personne humaine en général. La tendance à l'individuation peut donc être contenue dans de justes limites, sans que la tendance à l'homicide soit, pour cela, renforcée.

Quant à l'anomie, comme elle produit aussi bien l'homicide que le suicide, tout ce qui peut la réfréner réfrène l'un et l'autre. Il n'y a même pas à craindre que, une fois empêchée de se manifester sous forme de suicides, elle ne se traduise en meurtres plus nombreux; car l'homme assez sensible à la discipline morale pour renoncer à se tuer par respect pour la conscience publique et ses prohibitions, sera encore beaucoup plus réfractaire à l'homicide qui est plus sévèrement flétri et réprimé. Du reste, nous avons vu que ce sont les meilleurs qui se tuent en pareil cas; il n'y a donc aucune raison de favoriser une sélection qui se ferait à rebours.

* * * * *

Ce chapitre peut servir à élucider un problème souvent débattu.

On sait à quelles discussions a donné lieu la question de savoir si les sentiments que nous avons pour nos semblables ne sont qu'une extension des sentiments égoïstes ou bien, au contraire, en sont indépendants. Or nous venons de voir que ni l'une ni l'autre hypothèse n'est fondée. Assurément la pitié pour autrui et la pitié pour nous-mêmes ne sont pas étrangères l'une à l'autre, puisqu'elles progressent ou reculent parallèlement; mais l'une ne vient pas de l'autre. S'il existe entre elles un lien de parenté, c'est qu'elles dérivent toutes deux d'un même état de la conscience collective dont elles ne sont que des aspects différents. Ce qu'elles expriment, c'est la manière dont l'opinion apprécie la valeur morale de l'individu en général. S'il compte pour beaucoup dans l'estime publique, nous appliquons ce jugement social aux autres en même temps qu'à nous-mêmes; leur personne, comme la nôtre, prend plus de prix à nos yeux et nous devenons plus sensibles à ce qui touche individuellement chacun d'eux comme à ce qui nous touche en particulier. Leurs douleurs, comme nos douleurs, nous sont plus facilement intolérables. La sympathie que nous avons pour eux n'est donc pas un simple prolongement de celle que nous avons pour nous-mêmes. Mais l'une et l'autre sont des effets d'une même cause; elles sont constituées par un même état moral. Sans doute, il se diversifie selon qu'il s'applique à nous-mêmes ou à autrui; nos instincts égoïstes le renforcent dans le premier cas, l'affaiblissent dans le second. Mais il est présent et agissant dans l'un comme dans l'autre. Tant il est vrai que même les sentiments qui semblent le plus tenir à la complexion personnelle de l'individu dépendent de causes qui le dépassent! Notre égoïsme lui-même est, en grande partie, un produit de la société.

PLANCHE VI[370]

Suicides par âge des mariés et des veufs suivant qu'ils ont ou n'ont pas d'enfants (Départements français moins la Seine).

NOMBRES ABSOLUS (ANNÉES 1889-91).

/* +——————————————————————————————————+ | HOMMES. | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ |AGE. | MARIÉS | MARIÉS | VEUF | VEUFS | | |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.| +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ |De 0 à 15. | 1,3 | 0,3 | 0,3 | " | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 15 à 20. | 0,3 | 0,6 | " | " | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 20 à 25. | 6,6 | 6,6 | 0,6 | " | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 25 à 30. | 33 | 34 | 2,6 | 3 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 30 à 40. | 109 | 246 | 11,6 | 20,6 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 40 à 50. | 137 | 367 | 28 | 48 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 50 à 60. | 190 | 457 | 48 | 108 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 60 à 70. | 164 | 385 | 90 | 173 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 70 à 80. | 74 | 187 | 86 | 212 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 80 et | 9 | 36 | 25 | 71 | | au delà. | | | | | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | FEMMES. | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ |AGE. | MARIÉES | MARIÉES | VEUVES | VEUVES | | |sans enfants.|avec enfants.|sans enfants.|avec enfants.| +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ |DE 0 à 15. | " | " | " | " | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 15 à 20. | 2,3 | 0,3 | 0,3 | " | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 20 à 25. | 15 | 15 | 0,6 | 0,3 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 25 à 30. | 23 | 31 | 2,6 | 2,3 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 30 à 40. | 46 | 84 | 9 | 12,6 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 40 à 50. | 55 | 98 | 17 | 19 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 50 à 60. | 57 | 106 | 26 | 40 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 60 à 70. | 35 | 67 | 47 | 65 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 70 à 80. | 15 | 32 | 30 | 68 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ | 80 et | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 | | au delà. | 1,3 | 2,6 | 12 | 19 | +——————+——————-+——————-+——————-+——————-+ */

CHAPITRE III