CHAPITRE VII.
POLYEUCTE.
Vous voyez comme Corneille nous montre bien, les unes après les autres, toutes les choses qu'il faut aimer. Il faut aimer son honneur, l'honneur de sa famille; il faut aimer son pays; il faut aimer à se vaincre soi-même quand on se sent sur la pente du mal. Il y a une chose encore qu'il faut savoir aimer de tout notre cœur, ce sont nos convictions, nos croyances, ce que, après mûres réflexions et examen attentif, nous croyons juste et vrai. Nous pouvons nous tromper, et alors donner nos soins, nos peines, notre vie même pour la défense d'une erreur. C'est pour cela qu'il faut apprendre à réfléchir, se faire le jugement sain et l'esprit droit par de bonnes et fortes études. Mais quand nous sommes arrivés à l'âge d'homme, quand nous avons bien cultivé notre raison, qu'elle a mûri, il faut nous attacher fermement à nos opinions, ne pas les abandonner par ambition, ni les taire par crainte, ni les modifier par mollesse ou condescendance.
Ce n'est pas tant encore par respect pour ses croyances qu'il faut agir ainsi, c'est par respect de soi-même. Quand nous fléchissons sur ce que nous croyons bon et juste, ce n'est pas tant nos idées que nous altérons, que notre caractère. Nous nous habituons à être lâche, et l'homme qui trahit ses idées, c'est-à-dire ses devoirs envers lui-même, finira par trahir son devoir envers sa famille, ses concitoyens, sa patrie. C'est ce que Corneille nous apprend dans sa belle tragédie de Polyeucte.
Cette tragédie se passe à l'époque où les chrétiens n'étaient encore qu'une secte très faible et très méprisée, où ils adoraient le Christ en secret, dans l'ombre des souterrains ou dans quelque retraite écartée, et où ils étaient égorgés ou mis sur la croix dès qu'ils professaient ouvertement leur croyance. Il y avait dans ce temps un seigneur d'Arménie, nommé Polyeucte, qui venait d'épouser la fille du gouverneur d'Arménie. Depuis longtemps il avait étudié la religion nouvelle, et enfin, la trouvant juste et noble, il s'était fait baptiser chrétien. Sa femme, Pauline, l'ignorait, ainsi que son beau-père Félix.
Tout à coup Polyeucte apprend qu'un grand sacrifice est offert aux faux dieux par son beau-père et les magistrats de la province, en l'honneur des victoires remportées par l'empereur. Son cœur s'irrite à cette idée. Il lui semble honteux d'adorer le Christ en silence et comme en cachette, tandis que sa famille adore publiquement les faux dieux. Toute la ville peut croire, et croit en effet, qu'il les adore aussi. En pareil cas, le silence est un mensonge.
Emporté par ce sentiment, il rencontre un chrétien de ses amis, à qui il doit le baptême, et cette conversation s'engage entre eux:
NÉARQUE.
Où pensez-vous aller?