Il y en eut huit surtout qui plurent infiniment et qu'on a encore beaucoup de plaisir à voir reparaître sur le théâtre ou à relire. C'est le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, Nicomède, Don Sanche d'Aragon, Pompée et Sertorius. Savez-vous pourquoi?

C'est que, dans chacun de ces beaux ouvrages, Corneille mettait en lumière un des meilleurs sentiments de notre cœur, une forme particulière de ce qui est le plus cher aux Français, le courage. Dans le Cid, par exemple, il montrait le courage d'un jeune homme qui défend l'honneur de son père; dans Horace, le courage d'un père qui sacrifie ses enfants pour le salut de sa patrie; dans Polyeucte, le courage d'un homme qui sacrifie ses biens, son avenir et enfin sa vie pour ses convictions religieuses; dans Cinna, le courage d'un homme, cruel et vindicatif de son naturel, qui sait triompher de ses mauvais penchants, et pardonner à ses ennemis quand il pourrait les accabler; dans Nicomède, quelque chose que vos parents et vos maîtres auront à vous recommander bien souvent, le courage du plus faible contre le plus fort, la fierté du vaincu devant le vainqueur insolent, l'espoir invincible des revanches de la justice sur la force.

Voyez quelles grandes leçons ce poète donnait à ses contemporains, et comme on comprend bien que les illustres guerriers de cette époque, entre autres le prince de Condé, pleuraient à entendre ces belles choses au théâtre, et comme Voltaire a eu raison de dire: «Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille, c'est une époque bien importante dans l'histoire de l'esprit humain!»


CHAPITRE IV.
LE CID.

C'est une belle histoire que celle du Cid. Elle se passe en Espagne, du temps que les Espagnols faisaient la guerre contre les Maures. Il y avait dans ce temps, à la cour d'un roi espagnol, un vieux général, qui s'appelait Don Diègue; il avait un fils nommé Rodrigue. A la suite d'une discussion, Don Diègue fut insulté et frappé d'un soufflet par un officier plus jeune que lui, nommé Don Gormas. Il voulut venger cet affront, et mit l'épée à la main; mais Don Gormas le désarma. Le vieillard allait rester déshonoré, si son fils n'eût pas été là. Vous pensez bien que ce jeune homme, Rodrigue, ne voulait pas laisser son vieux père sous le coup d'une pareille honte. Mais Don Gormas était bien redoutable; c'était le plus vaillant guerrier de toute l'Espagne. Eh bien, ce n'était rien encore: ce Gormas avec qui il fallait se battre, c'était le père d'une jeune fille nommée Chimène, à qui Rodrigue était fiancé. Se battre avec Gormas, ce n'était donc pas seulement risquer sa vie, c'était tout perdre à coup sûr; car Rodrigue vainqueur ne pouvait pas épouser Chimène.

Le père de Chimène donne un soufflet à Don Diègue,
père de Rodrigue.
(Le Cid.)
P. 14-15.

Aussi, dans sa douleur, nous le voyons s'écrier: