A voulu traverser les plaines éthérées

Pour chercher le soleil, son immortel amant;

Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;

Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes

Se sont mis en voyage autour du firmament.

Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie; mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé.

Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans l'Invention, qu'il faut considérer comme la préface de l'Hermès, c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir.

Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme, éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant du peintre de l'Aveugle que de l'amant de «Camille» ou de «Fanny».

—Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être inventeur, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux modernes ont appris à les voir.

Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?—Ils restent nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.—-Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime: