Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de grand mérite. Pour la première fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a comme malgré lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort pour abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté par les finesses et les petites grâces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et quelquefois l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout de Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie contenue, et que l'auteur s'obstine à contenir, mais qui éclate. C'est un passage presque éloquent que celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce tableau mouvant, glissant devant nos yeux, des différents peuples humains. En ce même point de l'espace où Fontenelle cause avec une grande dame, au milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau, puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis des têtes rases; et tantôt des villes à clocher, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes à tours de porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait que l'auteur se contient, s'observe, se prémunit contre l'éloquence par le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a été, malgré lui: c'est sa punition.
Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, ou avec l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leçon de cosmographie. Il est bon apôtre encore avec sa précaution de dire qu'il met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont pas des hommes. C'est précisément cela qui forme une difficulté nouvelle dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants dans toutes les planètes? —Très probablement.—Semblables à nous?—Assurément non! qui ont une autre nature, une autre complexion, d'autres sens.—Plus que nous?—Il est possible.—Et alors le monde est pour eux tout différent, et l'âme tout autre?—Sans doute.—Et notre vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, vérité morale, qu'est-elle donc?—Une vérité relative, une vérité de ver de terre, qui ne vaut pas qu'on en soit fier...—Ni qu'on y tienne?—Que voulez-vous?
C'est le «vérité en deçà des Pyrénées» de Montaigne et de Pascal, mais renouvelé et agrandi, plus frappant de cette énorme différence qu'on sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe siècle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec véhémence cet argument du sixième sens ou du quinzième, que Fontenelle introduit le premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.
La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y sentait admirablement à l'aise. Il la comprenait très bien; il en était l'interprète clair et élégant auprès des gens du monde: elle lui servait de prétexte perpétuel à faire entendre sans tumulte et sans scandale qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait à son scepticisme l'apparence, la dignité, et peut-être pour lui-même l'illusion d'une croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, une arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, s'en amusait et s'en faisait honneur. Il en enveloppait ses épigrammes, et en habillait décemment sa frivolité. Du reste, il en avait le goût; mais il n'en avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa tournure d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province de la science et l'agrandit, ou cherche à entendre les rapports qui unissent les différentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une découverte bien précise ou un système bien général. Fontenelle lit tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise rien, et fait des rapports qui sont excellents. Il est le secrétaire général du monde scientifique.—Non pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que désormais la vérité devra être scientifique, et que la science est la source, désormais trouvée, de toute opinion générale. Le mot lui échappe, qui porte loin. Il appelle la science Philosophie expérimentale.
L'auteur des Éloges est bien le même homme que l'auteur de l''Origine des Fables et des Oracles. Seulement il a trouvé un terrain solide où il établit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais derrière lui un corps de réserve.—Il y a infiniment gagné, même au point de vue littéraire. Il a tant été dit que ces Eloges sont des chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout à fait, pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une académie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de bonhomie, sans la moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit d'esprit. Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, est naturel à ce point qu'il n'est pas même dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure juste, disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir entendu, qu'on allait dire. Tout au plus, dans les grands éloges, dans celui d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un ton qui imposât davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans être fastueuse, plus déclarée. Mais toutes ces courtes biographies de laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles de vérité, de tact et de goût. Le portrait littéraire n'y est jamais fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracée d'une manière ineffaçable en quelques traits. Ce sont des éloges, et rien n'y est dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, parfois leur ignorance des manières et des usages, leurs manies même, et les aliments pesés de celui-ci, et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et ce qui domine, sans étalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probité, leur loyauté, leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piété, leur dévotion même naïve et comme enfantine, et délicieuse en sa bonhomie, comme celle de ce mathématicien[17] qui disait «qu'il appartient à la Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien d'aller au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils sont exquis ces savants de 1715, vivant de leurs leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant en Europe comme une petite république dont les citoyens ne sont connus que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur régularité de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du Régent: «Je le connais. J'ai fréquenté dans son laboratoire. Oh! c'est un rude travailleur.» —Fontenelle en vient a les aimer, personnellement. C'était la passion dont il était capable. Et quelque chose se communique à lui, à sa manière, à son style, de leur candeur, de leur simplicité, de leur solidité, de leur vérité.
Note 17:[ (retour) ]Ozanam.
III
Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre le monde, les lettres et les sciences. Ce génie moyen était bien fait pour une sorte de situation intermédiaire. Elle convenait à ses goûts aussi, à son besoin d'être en vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux templa serena, et l'un lui était un divertissement, agréable et nécessaire de l'autre. De cela il se composait un bonheur délicat, élégant et discret, qui était bien celui qu'il avait défini naguère[18], quand il indiquait que le bonheur humain ne pouvait être qu'une absence de peine, faite d'esprit avisé, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez ménagé sa monture pour la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitée, c'est-à-dire extrêmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance, puisqu'il le répétait[19]: «d'une mort douce et paisible, et par la seule nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit avec des querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, et sans bruit ni éclat, il avait soulevé les plus graves questions que Voltaire et l'Encyclopédie devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout, posées, sans paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, les présentant comme la Science opposée à la Foi, le Progrès opposé à la Tradition et l'Expérience au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui devait naître de là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, deviendra chez d'autres une doctrine, et chez d'autres un entêtement, et chez d'autres encore une fureur. Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste élégant, les dents du dragon.
Note 18:[ (retour) ] Du bonheur.
Note 19:[ (retour) ]A propos de Du Hamel, et aussi de Cassini.