Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le considérer pour achever de le bien connaître.
III
MARIVAUX DRAMATISTE
Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,—où ce qui lui manquait n'est point nécessaire, —où, enfin, il se pouvait qu'il fût contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus graves qu'ailleurs.
Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit; c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur développement.
Essayez de mettre Gil Blas au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage.
Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs, qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là.
Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à revenir, et où le spectateur vous ramène.
Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis, mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.— Enfin ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, pouvaient le perdre absolument au théâtre,—à moins que le théâtre ne l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux, ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive qu'ils se contiennent.
Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités, de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes. Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à de simples nonchalances;—comme il faut être vif, ses analyses se sont ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont remplacé les longues galeries souterraines;—comme il faut être clair, son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de tout cela s'est formé le marivaudage, dont on n'a jamais su s'il est le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.