Ce livre s'appelle l'Esprit des Lois; il devrait s'appeler tout simplement Montesquieu. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins passionnément poursuivi?

Note 32:[ (retour) ] «Tout cède à mes principes.»—«J'ai posé les principes et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»

Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'Esprit des Lois dans les Lettres Persanes, il y a encore des Lettres Persanes dans l'Esprit des Lois. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».— L'homme du bel air n'a pas disparu.

Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus longue.

Et voici venir le Romain, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà l'essence de toute république. La République est: soyez vertueux. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce mot de vertu. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «politique», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.

Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu, un peu livresque, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi avec les Moeurs des Germains, qu'il prend un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande influence.

Et si l'érudit ancien a sa part dans l'Esprit des Lois, l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'honneur est pour lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les Persanes il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie, des airs, du paraître, de la vanité. La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet honneur dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se faire de la monarchie cette idée-là.

Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les Persanes; il arrive, dans les Lois, à en faire toute une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33]. Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité, forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne[34].

Note 33:[ (retour) ] Livre XVI, ch. 2.

Note 34:[ (retour) ] XVI, 9.