Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment; —de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli l'humanité.
Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme lui-même.—Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République? Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre—et il le veut assez considérable—de citoyens distingués par la naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir. —Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là. Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement, Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
Note 49:[ (retour) ] «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques, parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la vie des hommes, un métier de famille!»
Note 50:[ (retour) ] vi. 1.
Note 51:[ (retour) ] xi, 6.
Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52], l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties, modération, stabilité et compétence.
Note 52:[ (retour) ] xi, 6.
Il reste donc aristocrate?—Non pas exclusivement. L'aristocratie a autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient» (VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme.
Nous retournerons-nous du côté de la monarchie? —Mais c'est le despotisme!—Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes à côté d'elle, n'est point le despotisme.
Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir à rien, mais elle doit obéir à quelque chose. Elle a devant elle vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni religion, ni honneur, ni conscience.