C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.—C'est ce qui me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou une étourderie.—Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune, s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.—Par où on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire, l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité.
Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit, aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait «agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant, intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre. Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là.
Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique, en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme, animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle, qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui pourrait nous l'enseigner;—et il faudrait supposer qu'il nous est enseigné par une idée innée, par une révélation, à nous particulière, choses que nous nions qui existent.—Point de loi morale.
—Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. Qu'on ne dise point que la conscience est un effet de l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un ordre de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée théologique admis par Voltaire[66].
Note 66:[ (retour) ] Poème sur la loi naturelle.
—Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!—Fort bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie pas autre chose que: l'homme existe.—Ce n'est pas en tant que résistant à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car ne tue point indique seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne, dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation. L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale commence à la charité.—Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il ne l'a pas connue.
En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?—ou croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?—ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent, les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, l'esprit humain, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?
Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est contre le Discours sur l'histoire universelle, c'est contre toute l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'Essai sur les moeurs, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a indéfiniment et cruellement réédité l'Essai sur les moeurs. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres d'histoire, avec la dernière énergie.
Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées, quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous y voyez des lois. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son Histoire universelle.—Direz-vous que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet dans l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception théologique;—ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.
Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain de sable,—et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation.