Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut se soutenir.—Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est: «écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.—Ici la contradiction est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il apportait—ce que j'admets qu'on peut prétendre—si cela est vrai, ou si l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des Ingénus; il faut sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.—Dire: il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une cruauté.—Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.

Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires.

III

SES IDÉES GÉNÉRALES

Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.—Comme il n'a pas d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc il n'y a pas de religion.—Comme il a de la curiosité, qu'il aime le théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage; donc il ne faut pas de religion.—Comme il aime que le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent contenir le peuple; donc il faut une religion. —Comme il déteste les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en déchaîner encore; donc il ne faut pas de religion, etc.—Le principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont contradictoires.

Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon), où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort.

Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse, et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas fait une phrase de sa vie».—Et certes, mieux vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.—Donc Louis XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui plaît.—Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.

Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais, vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales, une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie, parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son but et sa cause finale;—ni de se tenir pour le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le monde qu'il ne suppose constitué comme lui.—Voltaire lui-même a bien spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.—Vous vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus, intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.

L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.—«A qui fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de croire?...» sont les formules favorites de son Essai sur les moeurs. A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un persécuteur fanatique.»—C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens; donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi d'asébeia comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, laisse expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?—Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant quatre siècles, parfois sous les meilleurs empereurs. Ceci précisément devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.

A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime d'être hérétique par celui d'être aristocrate.