Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé.— Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi quelquefois pour le fustiger.— Voltaire n'a point ce genre de piété. Il est homme nouveau essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du Palladium.—Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un peu déclassée; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux.
On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises; ne rouez pas les blasphémateurs; ne questionnez pas par la torture; n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la seule fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole; inoculez-vous»; —s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme.
Note 69:[ (retour) ] Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville et de Toulouse, d'accuser surtout la population, responsable des décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de ses «humeurs» et boutades.
IV
SES IDÉES LITTÉRAIRES
Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard: elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. —Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.
Et, sur cela, vous croyez qu'il est ancien, à la façon d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.
C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des grandeurs de notre âme—et, parce que tout cela est bien compris et possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.
Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.
Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.