V

SON ART LITTÉRAIRE

J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.—Seulement Voltaire, outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier des plus aimables.

Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la critique qui s'échauffe.

Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts, dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.

C'est là les caractères essentiels de tous les grands ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la Henriade? Du traité sur le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant, mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur», éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme: «Nil actum reputans si quid superesset agendum», et je songe à une Henriade.»—Et la Henriade a vu le jour. C'est un poème très intelligent.

Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la Henriade est un poème très intelligent.—Je comprends qu'elle laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur à des manuels d'histoire pour homme du monde.—Comment il faut lire la Henriade? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même. La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.

La Pucelle est moins amusante. On peut même dire qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire un très grand mot en parlant de la Pucelle? N'importe; je dirai que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce fond n'existe aucunement dans la Pucelle. Ce ne sont qu'inventions de petits faits grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument. Cela confond.

Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a l'Arioste.

Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la Ménippée. Mais c'est sans doute assez parlé de la Pucelle.