Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie, et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une accumulation et comme une stratification de petits progrès.
Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.
Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.
Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois, que de complaisance.
J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction moyenne ait lues de ses yeux.
On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères, très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la Littérature française au XVIIIe siècle, du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore le Diderot du regretté Edmond Scherer; le Marivaux si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet; l'admirable Montesquieu de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement ses Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau, dans le volume intitulé Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française (troisième série).—J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop indigne d'eux.
Janvier 1890.
E. F.