Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.»

Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que l'Encyclopédie et le Dictionnaire philosophique ne sont que des éditions revues, corrigées et peu augmentées du Dictionnaire de Bayle, que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney. Le XVIIIe siècle commence.

II

BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE

Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement parler, relations. La vita umbratilis a été la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la vita beata. Il a lu, toute sa vie—une plume en main, pour mieux lire, et pour relire en résumé—et voilà toute son existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des pensées.

Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage—on l'est avec des passions, quand on les dompte—il est un homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces névropathes.

Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit; mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en sortir.

—Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.

«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner pour des vétilles...»

Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.