Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans de nous-mêmes; il nous a été donné; le malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature même de notre âme; elle ne nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions l'employer qu'à sentir. Et il en résulte que les hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «La plupart des hommes meurent de chagrin

Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et les plus nobles.

On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un «supplice insupportable».

C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long, sévère et imperturbable paradoxe.

II

LE SAVANT

C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée; ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit humain qui les a produits.

Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux grandes généralisations, Théorie de la terre et Epoques de la nature, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales, ce qui est vrai de ses deux Discours. Mais il faut lire son admirable minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie, minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.

Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.

A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait commencé par la Théorie de la terre, où il rapportait à peu près exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les Epoques de la nature, où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre la Théorie de la terre et les Epoques de la nature, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches vitrescibles. Et que les Epoques de la nature semblent contredire la Théorie de la terre, il n'importe, si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que de la pourriture, de la fermentation naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent, changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux pourrait bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation.