Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»—C'est de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du commandement...» [100]
Note 100:[ (retour) ] L'HOMME.—Age viril, premières pages.
Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.
Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.—Et soyons sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte période, et voisine de celle où nous sommes.
Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, s'en dégager, et toujours reprendre essor.—Il est progressiste en tant que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée de l'indéfini.
Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part avec Diderot.—Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.—Il est en opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.—Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte; que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.
Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom, et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»
L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal, l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a inventé la ruche, c'est l'abeille qui la construit, depuis que l'abeille existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des autres.»—L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.
C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci, comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.
Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement (sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et indéfiniment modifiable par l'éducation.