J'ai su, depuis, que pour contraindre Sarah à me recevoir, il avait fallu lui faire une sorte de violence; mais elle eut le bon goût de n'en rien laisser paraître, lorsque, un peu avant de se mettre à table, je lui fus présenté.
Elle rougit, il est vrai, extrêmement, mais c'est avec une franchise toute virile qu'elle me tendit la main, coupant le compliment que je lui débitais pour me dire:
«—Vous êtes l'ami de Tom, vous serez le mien.»
Ah! Daniel, vous avez admiré miss Brandon au théâtre!... C'est chez elle qu'il faut l'étudier... Au dehors, quoi qu'il lui en coûte, elle sacrifie aux exigences du monde, dans son intérieur, elle ose être elle-même.
Du reste, ainsi qu'elle l'avait dit, nous fûmes promptement amis, si promptement que je ne laissais pas que d'être surpris, quand elle me parlait comme à une vieille connaissance...
Je ne tardai pas à découvrir le mot de cette énigme.
Nos jeunes filles françaises, mon cher Daniel, sont charmantes, sans doute, mais ignorantes, en général, légères et insoucieuses de tout ce qui n'est pas cancans, romans ou chiffons...
Autres sont les Américaines... Ce qui intéresse leur esprit sérieux, c'est ce qui préoccupe leur père et leurs frères: la politique, l'industrie, les débats des Chambres, les découvertes des savants...
Le comte de la Ville-Handry, dont la carrière politique a jeté un certain éclat, ne pouvait être un étranger pour miss Sarah Brandon. Ma passion à défendre les causes que je croyais justes, l'avait souvent passionnée. Emue par mes discours qu'elle lisait, sa pensée plus d'une fois était remontée à l'orateur...
Il me semble encore l'entendre me dire, de sa belle voix qui a les pures sonorités du cristal: