La nuit était sombre et glacée, le ciel chargé de nuages qui rasaient le faîte des maisons, un vent furieux secouait les branches noircies des arbres des Champs-Elysées, roulant dans l'air comme une poussière de neige.
D'une course fiévreuse, tel qu'un malfaiteur poursuivi, Daniel s'élança d'abord au hasard, sans direction, sans but, sans autre idée que celle de s'éloigner, de fuir...
Mais, au bout de cent pas, le mouvement, l'âpre froid de la nuit, la bise aigre qui soulevait ses cheveux, lui rendirent quelque conscience de la situation.
Alors il s'aperçut qu'il était en habit de soirée, la tête nue, et qu'il avait laissé à l'hôtel de miss Brandon son chapeau et son pardessus.
Alors il se souvint que M. de la Ville-Handry l'attendait dans le grand salon, en compagnie de sir Thomas Elgin et de mistress Brian.
Qu'allait-on soupçonner, croire, dire!... Malheureux! en quelle impasse s'était-il ou l'avait-on engagé!...
Une issue existait peut-être à cet enfer où il se débattait, et par sa folie il venait de la fermer sans retour.
Pareil à ces débauchés qui, après le lourd sommeil de l'orgie, s'éveillent la bouche pâteuse et le cerveau troublé, il lui semblait sortir de quelque songe bizarre et terrible... Tel que l'ivrogne qui, l'ivresse dissipée, cherche à se rappeler les actes de démence où l'a poussé l'alcool, Daniel terrifié récapitulait toutes ses émotions pendant cette heure qu'il venait de passer près de miss Sarah—heure d'égarement, qui allait peser d'un poids formidable dans la balance de sa destinée, renfermant en ses soixante minutes plus d'événements que sa vie tout entière...
En aucun moment, il n'avait été si près du désespoir.
Quoi!... il était prévenu, sur ses gardes, on l'avait averti des perfidies de miss Sarah, on lui avait dit quels philtres versaient ses yeux, lui-même dans la soirée l'avait surprise en flagrant délit de mensonge...